Témoignages sur l'oeuvre d'Yves Navarre

article de Marianne janvier 2007 à propos de la sortie de Avant que tout me devienne insupportable regroupant trois nouvelles inédites, Puck, L'Accroc et Nours.

Voir aussi la préface de ces trois nouvelles.

Pour d'autres critiques, voir la bibliographie sur l'oeuvre d'Yves Navarre.

 

Témoignage de Michel Tournier

note du chat: voir bien entendu Une vie de chat.

J'avais apporté à Yves Navarre un petit chat, produit de ma faune domestique qu'il a appelé Tiffauges, du nom du héros de mon Roi des Aulnes. Je vais le voir six mois plus tard et je lui écris: "J'ai été très impressionné par Tiffauges. Il est certain que ce chat absolument quelconque quand je te l'ai apporté est devenu par l'attention intense que tu lui portes un animal hors du commun et en somme un homme exceptionnel. Il possède un brio, une jeunesse, un rayonnement, une assurance que je n'avais jamais rencontrés chez un animal. Et s'il est absolument insupportable parfois, c'est dans l'exacte mesure où tu attends cela de lui pour combler certain vide." Cela me rappelle le mot d'une amie devant une berce du Caucase qui avait pris dans mon jardin des proportions monstrueuses: "C'est parce que vous l'aimez, et elle le sait."
Plus tard, Yves Navarre devait me dire: "Tu m'as rendu un immense service en me donnant Tiffauges, mais tu m'as profondément détruit en me faisant avoir le prix Goncourt". Je m'efforce cependant de croire que je ne suis pour rien dans son suicide.

Michel Tournier, Journal extime, Paris, La Musardine, 2002 p. 28.

Celui-ci faisait partie du jury du prix Goncourt, avec François Nourissier notamment, lors de l'attribution du prix à Yves Navarre.

 

Témoignage de Laurent Lourson

Voici un témoignage d'un ami suisse et anglais sur Les Loukoums... et Yves Navarre.

 

 

Témoignage d'Yves Navarre...

 

...sur une lecture de Jean Giono

Parmi les auteurs qu'Yves Navarre appréciait, il en est certains qui ont reçu un témoignage plus directs tels Michel Tournier par exemple ou Jean Giono qu'il cite à plusieurs reprises dans ces romans et place en exergue de L'Espérance de beaux Voyages ou Portrait de Julien devant la fenêtre.

 

 

...à propos de l'homosexualité

L'homosexualité est une sensibilité avant de s'exprimer dans une sensualité et des actes sexuels. L'homosexualité, recours à un déterminisme effectif dont l'utilisation ne viserait pas à extraire des lois de la réalité mais à définir des cadres réels, naît d'un façonnement de cette sensibilité, monde en soi de rêves, de fantasmes et de tacts, qui devient particulière parce qu'à part : une modification dans la distribution des rôles de la tragi-comédie familiale, la stupeur et le rire autour du totem. Il y en a un qui s'écarte parce qu'il est écarté.

Et si I'homosexuel a jusqu'à l'impression d'être « né comme ça », ce n'est que parce que le façonnement sensible a commencé avant sa naissance : il est né du prélude passionnel, conflictuel, attaché et affectif du couple parental, tout comme il peut naître de pareils incidents d'environnement survenant après sa naissance.

II y a autant d'homosexualités que d'homosexuels, tout comme il y a autant de sexualités que d'êtres humains, d'animaux, d'insectes, de poissons ou d'oiseaux. Mais il y a un type de façonnement, civilisé ? occidental ? de la sensibilité, déterminant « l'autre nature » homosexuelle, redistribution d'un rôle dans la famille.

L'homosexuel naît, sensiblement, de toutes sortes de divorces parentaux : divorce entre les deux générations précédant la sienne, rivalités ou clans ; divorce entre les deux géniteurs ; divorce entre la famille et un lieu, une promotion, une émigration, une religion ou un usurpateur de premier rôle quand en fait chaque membre d'une famille a, en principe, et de naissance, un rôle principal, égal ; toutes sortes de divorces qui ne s'avouent pas et ne se réalisent que dans le redistribué, le façonné, canard noirci de la famille qui devient le messager des ruptures effectives ou souhaitées, le porteur des inaveux. Mot créé : inaveu.

Les homosexuels deviennent les garants d'un désir de rupture qui ne doit pas être dévoilé. Leur désir particulier est calqué sur le désir refoulé qui les a décidés, mis à l'écart. Cette interdiction est leur nuit. Ils ont un berceau clandestin dont ils ne sortiront que pour faire la grappe dans des boîtes souterraines ; dans des cabanes à ballons d'institutions religieuses ou d'écoles communales ; dans des cabines de piscines ; dans des buissons, sous la menace des phares et des chiens policiers ; dans des bonbonnières d'homosexuels accédés ; sous les camions des docks de New York ; dans les saunas de quartier des capitales ou des plus grandes villes ; dans les latrines de gares ou de cinémas ; ou dans le secret d'un isolement sublimé, d'une honte gantée. Ils portent un fardeau qui les a modelés : ils sont des ruptures qui ne se sont pas effectuées, des divorces qui ne se sont pas accomplis, des malentendus qui ne se sont pas dissipés, avant eux, la branche en dessous dans l'arbre généalogique, et eux, branche morte. Ils sont aussi anecdotiquement le fruit de divorces avoués, effectués, clamés. Mais l'analyste, même subtil, semble n'avoir retenu que ceux-là, divorces officiels, drame, oubliant ceux-ci, divorces officieux, trame.

Ou bien, brusquement, surgissement, l'homosexuel rencontre « quelqu'un ». Un. Qui lui semble unique. Il croit alors à la normalité de sa rencontre amoureuse. Il se sent disponible quand il n'est que proie d'un amour passé, floué, dont il est le fruit. Et cette rencontre, il ne peut y croire que le temps accordé par l'autre, que l'autre, par mutualité ou par calcul amusé, par abandon ou par curiosité, lui donnera ou « concédera » pour que la rencontre ait l'air normale, ait l'air de durer, norme du roman d'amour.

Puis c'est la chute. L'aimant quitté, ou quittant l'aimant, retrouve « son » élément naturel, reprend son fardeau, héritage, pas hérédité : il porte en lui l'écart qui l'a façonné. Et lors, plus écarté encore, puisque rompu, il jouit de son malheur d'écarté. Il se retrouve déchiré et, parce que déchiré, se retrouve. C'est son bon heurt. Il en vit parce qu'il pense qu'il en meurt. Version possible. Nulle dictée, ici. Une proposition. Je viens de dire « il » en parlant de moi pendant près de mille pages de manuscrit. J'ai le droit de dire « ils » en parlant de nous. D'une famille à l'autre.

tiré de: Yves Navarre, Biographie : roman, tome II, chapitre 76.

A ce propos voir aussi le roman Le Temps voulu.

 

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