Une vie de chat (1986)

note du chat: au tout début de 2008, juste un peu après l'anniversaire du décès du maître de Tiffauges le 24 janvier (mais qui s'en souvient), je termine la lecture d'Une vie de chat.

En voici le texte original en format pdf

La quatrième de couverture:

Voici un roman de chat écrit par un chat. oui, les chats savent écrire. Parce qu’ils savent se taire,
observer, écouter et donner le meilleur d’eux-mêmes, rien que le meilleur. le chat Tiffauges écrit
donc, ici, le roman de sa vie. Il dit « je », ce qui en principe est le privilège des humains, bipèdes,
doués de Raison. Il dit aussi Tiffany, sa première épouse ; Tityre, sa seconde épouse ; Abel, son
maître, écrivain de métier, un obstiné qui écrit toujours le même roman, jamais le même roman et
qui, malgré tout, contre vents et marées, persiste et signe. Ce roman, écrit par le chat Tiffauges
est un chant d’amour et d’humour, à ses épouses et à son maître. c’est aussi et surtout, un chant
de tous les jours, une vie de chat, rien qu’une vie de chat, et ce n’est pas rien, du début à la fin.
Dans ce roman inattendu, vif, alerte, souvent drôle, parfois poignant, on retrouve l’auteur des
jours fastes et vrais, celui du Coeur qui cogne, de Biographie, de Je vis où je m’attache et plus
récemment de Louise.

Yves Navarre. Né en 1940, en Gascogne. Romancier, dramaturge. Prix Goncourt 1980 pour Le
jardin d’acclimatation. A vécu dix ans. Avec un chat. Tiffauges.

Un extrait:

Je m'appelle Tiffauges. Je suis un chat. J'étais. Comme si quelqu'un pouvait écrire à ma place. C'est moi. Je suis je. Le chat. Un chat. C'est à prendre ou à prendre, pas d'alternative. Vous avez encore le choix et abandonner ce livre. Vous êtes libre. Voici ma vie. Et ma mort. Je m'appelle Tiffauges. J'écris.

Il me faudra beaucoup de solitude pour y arriver. Une discipline de chat. Pas trop de morale, je la leur laisse, à eux, les bipèdes qui, en principe, se tiennent debout sur les pattes arrière par curiosité et pour voir plus loin. Et parce qu'ils savent ouvrir les portes des réfrigérateurs, ils se croient tout permis. Ils se croient tout. Si le roman de moi vire à la fable, ce sera dommage.

Des circonstances de ma naissance, je ne peux m'en tenir qu'à ce que j'ai entendu dire maintes fois. Qui peut faire autrement ? Ma mère s'appelait Mounette. Je ne suis même pas sûr de son nom. Dans un village, près de Paris, elle vivait en pute ou en amoureuse, c'était un peu la fiancée du pirate, expression souvent employée par Il, celui avec lequel j'allais vivre pendant dix ans. Ma mère aimait les chats, c'est tout. Reconstitution des faits. Mounette, appelons-la Mounette, du genre errante, une miaulante des jours de clair de lune, ni belle ni moche, une efficace, une fervente, décide d'avoir une maison et un maître. Elle se poste sur le rebord extérieur de la cuisine d'un ancien presbytère, où vit, en solitaire, célibataire, ermite, mais pas trop loin de Paris, un écrivain qui déteste les chats . Rien n'excite plus une chatte dévoreuse de gros minets qu'une maison où l'on n'aime pas les chats. Cent fois on la chassera. Cent fois elle reprendra le siège du château fort. Un jour, le propriétaire de la maison oubliera de fermer la fenêtre de la cuisine. Le tour sera joué. Après tout, une femme dans la maison, c'est bien. D'abord la cuisine, puis l'entrée, le salon et, audace, le premier étage, la chambre du maître, son lit, où, régulièrement, elle ira faire des petits, demi-frères, demi-soeurs, des flopées de chatons, comme une poule fait ses oeufs. À chaque heureux événement, l'écrivain lui en laissera un, ou une, pour qu'elle donne à téter. Très vite, Mounette repartira, à l'appel de l'amour. Je suis le rescapé d'une de ces livraisons.

Je ne sais pas grand-chose de mon père. J'ai le souvenir très vague de quelques douceurs, à la tétée, le ventre de Mounette. Mais elle s'occupait de moins en moins de moi. À elle les rues du village, les souillardes, les hangars, les champs et les bois. Je crois que l'écrivain la grondait. Je suis mon propre père. On n'a pas le sens de la famille chez les chats. La mère, oui, un peu, brave Mounette. Le père, pas. Je me rendrai compte, plus tard, de ce à quoi j'ai échappé .

Je suis donc né dans une bonne maison. Cela vaut bien des pedigrees. Le maître de Mounette avait acheté cette maison avec les droits d'auteur d'un roman qui a toujours un vif succès et dont le héros ou personnage principal s'appelle Abel Tiffauges. Ce détail est important pour la bonne compréhension de la suite. Le maître de Mounette, ma mère, l'acharnée des matous, est un être tendre et tellement distant que sa distance eût pu faire oublier sa tendresse s'il n'avait été superbement ombrageux. Sans doute aime-t-il l'enfant qu'il n'a jamais été ? Je l'ai vu. Nous le verrons. Un peu plus loin. Il y va de mon sentiment. Cet homme n'était pas caressant : un ogre au festin du Petit Poucet, tout à rebrousse-poil à l'intérieur, fâché de n'être pas le philosophe qu'il est et furieux d'être devenu le romancier célébré qu'il rêvait de devenir. Je ne dis pas du mal de lui. Je dresse son portrait sans lequel le mien n'aurait que peu de traits et mon nom aucun sens. C'est à lui que je dois d'avoir été choisi, chaton, sans savoir si j'étais une ou un, et j'étais un, un mec, dans la livraison habituelle de Mounette, ma coureuse, ma reine du haut des murs. Tiffauges est le nom d'un château fort où, en son temps, Gilles de Rais, cousin du roi, qui dans la mémoire des gosses allait devenir le terrifiant Barbe-Bleue, exécutait des enfants, étranges sacrifices, innocents qui selon lui allaient directement au Paradis. Abel, frère et victime de Caïn, était peut-être le plus fort des deux. En temps voulu, j'appellerai mon maître Abel . Tout se complique tout de suite, quand on veut se dire. Le malheur est que je n'écris pas pour des chattes ou des chats. Qu'est-ce que le maître de Mounette a fait de mes frères et de mes soeurs ? Ça grouillait autour du ventre de ma mère. Je me suis retrouvé seul. Dans le lit, d'abord. Dans un carton, au pied du lit, ensuite. J'avais ouvert les yeux. Mounette venait de moins en moins me voir. J'avais peur de l'ogre. J'avais froid. J'étais sale. Mounette oubliait de me lécher. Elle était pressée. Elle aimait. Je la comprends. C'était une vraie chatte, de tout un peu, ni tigrée ni rousse, une séductrice pour le plus grand nombre. Et moi, carrément noir et blanc, avec les pattounettes et le bout du nez roses. Comme mon père. Mais je suis mon père. Je suis Tiffauges. J'écris.

Après, je serai libre, libre d'avoir été celui que je fus et libre d'être qui je suis. Les chats ne meurent que dans l'esprit de celles et de ceux qui n'osent pas aimer ou s'aiment trop pour savoir écouter un silence. La reconstitution se complique. Il y va de mon identité. Voici donc les circonstances de mon adoption. Il était une fois une romancière qui avait écrit un roman qui racontait l'histoire d'une femme qui abandonne ses enfants pour vivre avec ses chats. Il était une fois le mari de cette romancière qui avait aimé le roman du beau ténébreux du presbytère au point d'écrire un texte sur La Vocation maternelle de l'homme . La romancière et son époux étaient amis avec Abel et lui disaient, depuis des années, qu'il était un chat, qu'il lui fallait un chat. Abel, encore un écrivain, encore un romancier, venait de quitter un studio du coeur de Paris pour un appartement plus grand, sur les quais, afin d'effacer le souvenir d'un premier amour qu'il nommait Rupture N° 1. Un dîner eut lieu chez la romancière, ses chats et son mari. Le texte sur La Vocation maternelle de l'homme allait être publié en postface de l'édition en format dit de poche du roman dont Abel Tiffauges était le héros. C'était un dîner de convenances. Un dîner de quatre. L'ermite était venu de son presbytère. Mounette ne s'occupait vraiment plus de moi. Elle venait encore une fois de trouver le chat de sa vie. Mon futur Abel avait été invité pour toutes sortes de raisons que je n'ai jamais comprises, privilèges des bipèdes dits humains et qui, entre nous, entre chats, sont plus naturellement exprimées : un brin de jeunesse, amitié, affection, je ne sais trop quelle communauté de goût amoureux ou plus simplement une invitation rendue. Toujours est-il que la romancière, au dessert, fit remarquer à mon futur Abel qu'il avait désormais un appartement assez grand pour un chat. L'ogre dit « mais j'en ai un et sa mère, une gourgandine, ne s'occupe déjà plus de lui ». Mon futur Abel a répondu « très bien, je le prends et je l'appellerai Tiffauges ». « Ah non » dit la romancière « c'est un nom terrifiant. » « Il sera terrible. Je l'appelle Tiffauges. » L'ogre murmura à mon futur Abel « je te l'apporterai demain matin, avant neuf heures ». Ça veut dire quoi « gourgandine » ? Ça veut dire quoi « prendre un chat » ? Et puis on apporte quelque chose et on amène quelqu'un, on emporte quelque chose et on emmène quelqu'un, Abel dira souvent à des amis « on n'emporte pas grand-mère au cinéma ». Passons sur le on, c'est qui on ?

Je ne cherche pas à faire pitié ou à blâmer qui que ce soit, c'est ainsi que ça s'est passé, le début d'une vraie vie de chat. Le lendemain, tôt le matin, Mounette n'était pas rentrée, j'avais faim, j'avais froid, et je suppose qu'entre frères et soeurs, dans ce cas-là, on aurait pu se tenir chaud. Je dormais tout pelotonné, dans un chiffon forcément sali, et moi avec, dans la petite caisse, au pied du lit. Brusquement la main de l'ogre me saisit, me brandit, me fourgue dans un immense carton qui sent le livre neuf, le papier imprimé, une odeur qui me sera, plus tard, familière. Tout dans le haut, si haut, se rabattit. Il y eut trois coups de couteau pour faire des trous et de la lumière. J'ai vu les lames crever le carton. Un meurtre ? Et moi, alors ? Mais les chatons comme les enfants, en principe, ne pensent pas. Après, ça tanguait. J'ai « fait »
, et je ne voulais pas revenir là où j'avais « fait ». J'étais déjà sale. Il y eut un bruit de moteur. Du froid. C'était novembre. J'appelais Mounette. J'ai miaulé, comme ils disent, pour la première fois, pas assez fort, un chaton qui miaule, ça ne s'entend pas. Ça me plaisait. J'avais de la voix. De nouveau ça tanguait. Et moi, glissant d'un bout à l'autre du carton. Tiens, j'avais des griffes. J'en aurais. Un coup de sonnette. L'ogre dit « je ne vais pas rester longtemps j'ai un rendez-vous à dix heures moins le quart, tiens, voici la chose ». Le carton s'est ouvert. J'ai vu un bipède à moustaches. Il m'a dit « bonjour Tiffauges ». Je m'appelais donc Tiffauges. C'était Abel. C'est quoi « la chose » ? C'est quoi, leur langage, les mots qu'ils emploient, toujours pressés, pressés de partir, pressés de convaincre ou d'imposer, pressés de dire, quoi ? Abel m'a pris dans la paume de ses mains, une paume pour deux mains, en creux, comme un nid, tout doucement, et il m'a embrassé sur la tête entre les deux oreilles, pas dégoûté. J'ai eu très peur. J'ai fermé les yeux. Allait-il me lécher, comme Mounette, c'était si rare et si bon ? Rassuré, porté, j'ai vu un long, très long couloir, et au bout, une pièce, la cuisine. Là, Abel, à genoux, immense, écrasant, mais à genoux comme s'il avait voulu se mettre à quatre pattes comme moi, m'a poussé de la tête dans une assiette pleine de lait. J'ai éternué. Je me suis léché les babines. Tout de suite après je lapais. C'était bon. Du lait. Sans le ventre de Mounette. Mais du lait. Une petite boulette de viande hachée ensuite, découverte, même jeu. Après ce fut la toilette. Dans l'évier. Avec une éponge d'abord. Avec une serviette à lui ensuite. Je voulais qu'il me lèche. Je me suis débattu. Ensuite il m'a mis dans son pull-over, par-devant, contre son ventre. Il a marché. Il s'est assis. J'étais propre. Je n'avais plus faim. J'avais chaud. Je me suis endormi illico.

quelques notes du chat:

d'autres chats ont bien sûr entouré la vie d'Yves Navarre, jusqu'à la fin.

Le roman, ici, est aussi un beau témoignage (auto)biographique et une prise de distance d'une grande lucidité.

On y côtoie, Abel, Barbara, un ogre (Michel Tournier), un pompier de la ville de Paris, Cahin-caha, Citronnelle entre autres personnes et bien sûr, Tiffany et Tityre, compagnes de Tiffauges, ainsi que tout un bestiaire étonnant.

Les moustaches y ont une grande importance !

Une citation de De Pourtalès (un auteur suisse): on ne se remet jamais d'un amour flétri.

Pour revenir à l'introduction.