Septentrion (1975)

Ce texte a été écrit pour un ballet de Roland Petit, musique de Marius Constant, décors de David Hockney.

Notes du chat: merci mille et une fois à Patrick de m'avoir envoyé ce texte rare.

Septentrion est également le titre d'un chapitre de Ce sont amis que vent emporte (1991). Voir la p. 101 de la version éditée.

Saltavit et placuit.

Septentrion, créateur, provocateur et victime d'une indifférence à double tranchant.


Tout créateur provoque et brise une indifférence pour courir le risque, s'il reste l'être jaillissant des élans premiers, d'être à son tour brisé par cette indifférence. Cette "indifférence à double tranchant" est l'arme blanche dont usent ceux-là mêmes, nantis, luxueux ou juges pour célébrer puis disgrâcier le créateur qui, fidèle à ses élans n'entrera jamais dans leur clan.

 

Voici Septentrion, à l'image même du combat de toute création.


Il nous vient d'un rivage, Antibes où, petite histoire qui contient à elle seule celle plus vaste et profonde de nos espoirs de création, une pierre tombale d'époque gallo-romaine célèbre cet enfant Septentrion par une épitaphe qui dit tout Saltavit et placuit, il a dansé et il a ravi, il a bondi et il a séduit. Mais cette pierre est tombale. Septentrion est mort aussi. Pourquoi? Comment? Cette épitaphe ne serait-elle pas un hommage cruel rendu par ceux-là mêmes qui ont célébré puis disgracié Septentrion? La célébration de l'art est meurtrière.


Imaginons simplement que Septentrion est arrivé à Antibes avec une troupe de baladins. Qu'il a dansé. Ravi. Séduit. Brisé cette barrière de l'indifférence qui est aussi celle de l'ennui pour être célébré par ceux-là nantis, luxueux, qui étreignent, achètent et jettent. Spontané, bondissant ; Septentrion, fidèle à son inspiration brute et brutale, ne comprendra pourquoi aucun de ceux qu'il a tour à tour séduits ne se retournera et aura un geste pour lui, vers lui au moment de la mort. Ironie amère, le souvenir de sa danse et de son charme inspirera l'épitaphe cinglante. Eternelle. Ce ballet célèbre donc la danse et son messager, l'artiste et sa création, sa solitude et celle, assassine, de ceux qui célèbrent par mode ou par caprice. Mais la disgrâce n'a jamais été un tombeau. Septentrion revient et reviendra toujours.

 

Voici donc cette terrasse en surplomb d'un monde qui s'oblitère. Cette piscine qui est le résumé propre de toutes les mers salies. Clara, Pamela, Grick et leur star Ava s'ennuient de se croire juges et propriétaires de toutes les créations. Surgit Septentrion. Tour à tour, il séduira chacune et chacun. On le fête. On le pare. Or Septentrion ne joue que le jeu de sa création et de son inspiration. Jamais celui qu'on veut lui faire jouer. Aussi, ceux-là séduits, ravis, seront-ils bientôt jaloux ou bien lassés, pour redevenir indifférents.


Septentrion leur renvoie l'image de ce qu'ils ne sont pas. Et dans la mort qu'il a choisie, son appel au secours ne sera pas entendu. Toute création vraie est un suicide que personne ne regarde.

 

Ou bien un temps seulement.

 

Et il y va de Septentrion comme de tout créateur. Il est passé. Et son souvenir ne s'est pas effacé. Il passe. Son souvenir ne s'efface pas. Saltavit et placuit.

 

Note du chat: voici comment Yves parle de ce ballet dans Biographie, chapitre 38

Le lendemain, Yves alla faire des courses, seul, avec la cousine de son père qu'il appelle et appellera toujours « tante Margot », Margot s’arrête près d'un mur et dit à Yves « regarde! » Sur une pierre, une inscription qu'Yves déchiffre, lettre à lettre, Saltavit et placuit. Margot explique qu'il s'agit là d'une pierre tombale d'époque gallo-romaine, réutilisée pour bâtir les remparts, et que l'inscription célèbre « un enfant », nommé « Septentrion », qui avait été « probablement danseur et mourut très jeune, de passage avec une troupe. Ils allaient de port en port. Les riches propriétaires les payaient pour se distraire ». Yves apprend le mot « épitaphe ». Margot explique « c'est l'art de résumer la vie de quelqu'un ». Et comme Yves lui demande de traduire l'inscription du latin, Margot, cheminant, souriante, avec accent et diction, heureuse de la leçon, commente Saltavit et placuit. Elle dit que c’est « tellement concis» qu'on ne peut pas « traduire sans trahir ». Elle essaie : « Il a dansé et il a séduit, il a bondi et il a ravi. » Puis, s'arrêtant, posant une main sur l'épaule de son petit-cousin, « tu ne vas pas faire comme tes frères, toi? Il faut que tu t'instruises. Il faudra que tu sois premier en latin. C'est une langue morte qui fait vivre les langues vivantes ».

En 1974, peu après la publication de son roman Le Coeur qui cogne, Yves recevra la visite d'un chorégraphe qui lui commandera un « sujet de ballet pour célébrer un danseur, et, autour de lui, la troupe ». Yves écrira Septentrion: l'apparition de l'artiste, son surgissement, son bondissement. Et tous ceux, séduits, juges, qui tentent de le séduire, de « l'avoir », suite de pas de deux. Et Septentrion, toujours fidèle à son élan premier, ne dansant jamais la danse des autres, ceux-là qui célèbrent et qui paient, finalement rejeté par eux, se suicide, danse jusqu'à mourir, devant eux. Et eux ne bougent plus, ne font rien pour l’empêcher de se tuer. Marius Constant acceptera d'écrire la musique ç'est mon histoire ». David Hockney acceptera de faire le décor « c'est mon histoire ». Ils diront tous « c'est mon histoire ». Mais quand commence-t-on à danser la danse des autres? Quand cesse-t-on d'être fidèle à un élan premier? En mai 1975, à Marseille, Yves descendra avec David pour la création du ballet. David a emporté dans sa valise la gouache originale du décor. Personne de la municipalité ne l'accueillera, personne non plus du musée Cantini auquel il aurait souhaité offrir l'oeuvre: David n'est pas encore assez connu. Pour « tuer le temps David et Yves iront au château d'If. Sur le bateau, David prend Yves en photo. Ils parlent de Septentrion. David dit à Yves « one day, you should write your biography ». Un jour, tu devrais écrire ta biographie. Il sourit. « No writer, really, did it ever before. » Aucun écrivain ne l'a jamais fait vraiment. «Your biography. » Ta biographie. C'est de lui, l'idée. L'émotion viendra plus tard arracher la décision.

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