Romances sans paroles (1982 et 1984)

Ce Roman, dont le titre évoque les oeuvres pour piano de Mendelssohn, prend racine dans la "victoire" socialiste historique aux élections présidentielles de mai 1981. Romances sans paroles est aussi le roman du début des années 80 et de certains bilans individuels. Il raconte des épisodes de vie en 22 chapitres, chacun portant le prénom de l'un des protagonistes. Parfois drôles ou tragiques, toujours touchants.

Il a été publié par Flammarion en 1982, puis au Livre de Poche en 1984, avec une couverture illustrée d'une image de Bernard Faucon.

Note du chat: je relis ce roman, au coin du fourneau, en ce mois de novembre 2007, chapitre après chapitre. Chaque personne m'émeut. J'écoute Mendelssohn, mais aussi Beethoven et Grieg

 

Quatrième de couverture de l’édition de 1982 :

romances sans paroles

Bien sûr, il y a Simon et Laure, et leur fils Pierre, 20 ans et quelque. Années 60, années 70, les années passent vite : Simon et Laure ont oublié de les compter. Bien sûr, il y a Karpak qui a présenté Laure à Simon. Et Hanssen qui fut le patron de Simon et qui est ami de Karpak. Mais il y a également les autres, tous les autres, celles et ceux qui ne font que passer et qui, pourtant, n’ont jamais de second rôle. Il y en a simplement toujours une ou un qui parle et l’autre qui se tait. Des romances, oui. Mais sans paroles au pluriel, sans paroles échangées. À chacun sa singulière histoire. Après LE JARDIN D’ACCLIMATATION et BIOGRAPHIE, Voici ROMANCES SANS PAROLES, les romances de Simon, Katherine, Laure, Mathias, Sam, Raoul, Greta, Lilly, Suzanne, tous ceux qui ont, l’instant de ce roman, posé pour un portrait de groupe, un instant seulement car toutes ces personnes n’ont pas eu le temps de devenir des personnages et n’ont rien à montrer ou à démontrer de mensonger. La petite musique de chacun, c’est tout. L’essentiel, qui sait ? Pourquoi vouloir faire illusion ? Voici Thierry, Luce, Noëllie, Pierrot, Ludovic, Andrzej, Lapsus, Marie-Jo, Eva, Esther, Sébastien, Massayaki, ils ne seront jamais tous là. Tous. À suivre.

Y.N.

version complète pdf texte avec quatrièmes de couverture des éditions de 1982 et 1984.

Sommaire des romances

(en version pdf texte)

1. SIMON
2. KATHERINE
3. LAURE
4. MATHIAS
5. SAM
6. RAOUL
7. GRETA
8. LILLY
9. SUZANNE
10. THIERRY
11. LUCE
12. NOËLLIE
13. PIERROT
14. LUDOVIC
15. ANDRZEJ
16. LAPSUS
17. MARIE-JO
18. EVA
19. ESTHER
20. SEBASTIEN
21. MASSAYAKI
22. À SUIVRE

Extrait:

2. KATHERINE

Elle s'appelle Katherine. « Avec un K » a-t-elle précisé le soir de la première garde de nuit. Elle est arrivée en France en 1920. Elle est russe. Elle va mourir d'un cancer. Elle le sait. Pierre vient de passer sept nuits avec elle, de huit heures du soir à huit heures du matin « jusqu'à ce que mort s'ensuive ». Comme d'habitude. La clinique donne sur le bois de Boulogne. Le décor de la chambre n'est pas habituel, commode de style, guéridons, napperons, bergères, de la moquette et seulement un rectangle de balatum sous le lit, comme une chambre de palace, avec un léger changement de décor, le lit, pour la mort. Katherine dit en roulant les « r » « j'ai l'impression d'entendre une roulette. Je n'ai jamais joué. Mais j'adorais le bruit de la boule ». Pierre aime les gardes de nuit. À l'approche de la mort, les proches sont pressés, ou bien fuient. Le fils de Katherine, la bonne cinquantaine, costume croisé, toujours le doigt cramponné au col de sa chemise comme s'il se sentait étranglé, n'est passé qu'un soir « entre Bruxelles et Madrid » et n'a parlé que du poste de vice-président pour lequel il avait enfin une chance. La fille de Katherine vient chaque soir, mais peu de minutes, parce que tu sais, Baba, le chien attend en bas ». Katherine lui dit « caresse-le pour moi » chaque soir, de la même manière. Pour les visiteurs, Pierre n'existe pas. Il y a aussi cette amie de Katherine, l'air gai, la voix haute, deux rangs de perles sur twin-set en cachemire, elle se moque « on te fait des piqûres toutes les deux heures. Mais tu te rattrapes sur le champagne. Et le caviar. Tu n'es pas vraiment malade. Tu le sais. Voyons. Encore une comédie. Ce sera bientôt fini ! » Elle embrasse Katherine sur le front « je m'en vais, il y a un film avec Gary Cooper à la télévision ». Elle sort. Katherine regarde Pierre « quelle connasse ! » Elle rit. « Je la connais depuis cinquante ans. Elle n'a jamais voulu croire aux histoires des autres. Jamais un rire ne lui est venu du ventre. Je peux vous appeler Pierre ? » « Oui madame. » « Appelez-moi Katherine. » Et c'est chaque soir le même dialogue. La même demande de permission. Katherine oublie. Après chaque piqûre de palfium , elle sombre, elle n'est plus là, calmée, les yeux ouverts, comme si elle projetait des images sur le plafond. Pierre s'assoit, prend un livre et attend que de nouveau Katherine lui parle.

Le bac. Une première année de médecine. Puis des études d'infirmier pour gagner tout de suite sa vie, quitter le quai de New-York, une tanière rue de Charonne, quatrième sans ascenseur, soleil et calme, et dans une rue voisine, un cabinet de soins qu'ils partagent à trois pour assurer les urgences, les visites à domicile, travail de quartier, derrière la Bastille, et des gardes de nuit pour rembourser l'emprunt fait il y a dix-sept mois. Pierre circule en solex. Parfois, il donne des coups de pied dans les voitures qui le frôlent, aux feux rouges, de telle manière que les conducteurs ont peur d'avoir visé trop juste. Renverser quelqu'un les effraie encore un peu. Il leur gueule « vous vous rendez compte de la place que vous prenez, pour vous tout seul ! » À chaque fois, ça marche. Conducteurs blêmes. Katherine s'éveille « parlez-moi ». Il lui lit une page du livre qu'il est en train de lire, peu importe ce qui s'est passé avant, le résumé de l'histoire, la mise en situation, elle veut la voix, sa voix. Et si elle bouge la tête, il se lève, la redresse doucement, retourne l'oreiller, et de nouveau l'allonge. Il lui masse alors la nuque, puis le front. Elle a l'air étonné. Elle a toujours une histoire « vous savez Pierre, Nijinski, quand il dansait Le Spectre de la rose , personne ne savait, personne ne savait comment, comment il disparaissait, à la fin, par la fenêtre. Je l'ai vu. Deux fois. La seconde fois, j'ai fait très attention. Vous savez, il sautait et, et jamais personne, personne, n'a pu disparaître comme lui. Et je sais, je sais enfin pourquoi ». Silence. Elle prend les mains de Pierre « ça suffit. Merci. Asseyez-vous. Écoutez-moi ». Pierre s'assoit. « L'oreiller est un peu plus frais, merci. » Elle ferme les yeux « avant, je ne prenais jamais le temps de dire merci. J'ai toujours oublié de dire merci. J'avais du charme. Je ne le savais pas ». « Et Nijinski, madame ? » Elle ouvre les yeux « Katherine ! » « Et Nijinski, Katherine ? » « Tous ceux qui l'ont suivi faisaient de grands sauts. Et seulement à la fin du saut, descension, ils se jetaient par la fenêtre. Alors tout le monde comprenait, voyait. Ce n'était pas surprenant. Nijinski, lui, faisait un petit saut, très puissant, et en cours d'ascension, en cours d'a-scension, pfffft, il disparaissait. L'effet de surprise venait du fait qu'un public attend toujours que tout se fasse jusqu'au bout. Alors, personne n'avait jamais eu le temps de le voir disparaître. » Silence. Vous le trouvez bien mon fils ? Il n'a jamais pu se marier. Mais il sera vice-président. Et ma fille ? Cette vieillarde. Elle n'a plus qu'un chien. Une chose. Microscopique. Qui tremble tout le temps et n'aboie que lorsqu'il n'y a personne. » Voyons Katherine ! » « Je suis calme, Pierre. Je vous trouve très beau. Je pars en beauté. Si on m'avait dit qu'à la fin un jeune homme viendrait me masser les pieds en me faisant écouter du luth, je, je ... Et demain ? » « Je ne viendrai pas, je vous l'ai dit. J'ai besoin de dormir au moins une nuit. » « Alors, ma fille vous remplacera. Mais après-demain, vous reviendrez. Avec une autre musique. Saint-Saëns ? Vous me le promettez ? » « Promis Katherine. »

Dernière piqûre de palfium, six heures du matin. Pierre aide Katherine à se lever. Elle doit d'abord aller à la salle de bains. Il l'aide à enfiler ses mules et pose un châle sur sa chemise de nuit. « Je dois rester avec vous, dans la salle de bains, vous le savez. » « Non, Pierre, pas cela. » « C'est très dangereux. Je suis responsable de vous jusqu'à huit heures. » « Le savoir me suffit. » « Je peux me tourner, ne pas vous regarder. Et si vous tombez, je pourrai alors vous rattraper. » « Non. Pas ça. Sortez. Je vous appellerai juste avant de tomber. » Derrière la porte, Pierre guette le moindre appel. Katherine fait couler l'eau du lavabo pour couvrir de possibles bruits. Tout cela est sordide, touchant, une vraie compagnie. Bientôt, elle dit « vous pouvez rentrer » comme lui, à Bergerac, sur son pot, criait « c'est fini ! » Il la relève, la recouche « c'était beau, mon secret de Nijinski ? J'étais maquilleuse, vous savez, je maquillais pour Les Enfants du paradis , ceux qui voient très bien, de très loin. En Russie, j'avais eu les plus grands maîtres. Nous avions tout cassé de l'art. A Paris, les gens de l'orchestre et des loges n'aimaient pas nos insolences. Combien de fois ai-je maquillé Petrouchka et Le Sacre du printemps ? C'est plus beau, Petrouchka. Pas de broderies et de variations. C'est brut, tout le temps. Et j'avais d'immenses palettes, des dizaines d'arcs-en-ciel dans des boîtes. Puis je me suis mariée. Je ne me maquillais pas. J'étais dans la vie. J'ai aimé mon fils et j'en ai fait un sot. J'ai adoré ma fille et j'en ai fait une naine. Je suis sûre qu'ils m'en veulent pour le champagne et le caviar. Prenez-en, pour vous. Si, si, j'y tiens. Vous avez bien une amie ? » « Oui, Lilly. » « Elle vous attend ? » « Non. Elle ne vient que les week-ends. Elle est professeur de gymnastique à Angers. » « Belle ? » « Ça veut dire quoi, belle ? » « Parlez-moi d'elle. » « J'ai besoin de dormir, aussi. Dimanche, je me suis effondré sur elle. Elle n'a pas bougé. Elle a raté le train de 18 heures. Je suis resté deux bonnes heures, sur elle, et quand je me suis réveillé, elle me regardait, amusée, effarée, elle étouffait. Je lui ai parlé de vous. Elle se demandait pourquoi vous acceptiez les visites de vos amies. » Katherine murmure « c'est vrai, elles me font perdre mon temps et je devrais me préparer ». Silence « et vos parents ? » « Ils s'aiment, à leur manière. » « Supportable ? » « Non, Katherine, non. » « Alors ? » « Lilly pense comme moi : le week-end suffit. Nous irons peut-être en Turquie, l'été prochain. » « Peut-être ? » « Il faut que je finisse de payer le bail, avant. » « C'est bien. Gagnez votre argent. Gagnez-le. » « Je sais que vous voulez un verre de champagne avant la dernière piqûre. » « Et une cuiller de caviar. Je ne veux rien de ce qu'ils me donnent pendant la journée. » Elle boit, lentement, puis le caviar et une dernière gorgée. « Respirez ! » Pierre plante l'aiguille et fait la dernière piqûre. « N'oubliez pas la bouteille, et le petit pot, pour Lilly. Embrassez-la. Pour moi. Dites-lui que ... Je ... Et ... » « Je serai là après-demain, Katherine. » Elle n'entend plus. Pierre lui embrasse la main et la glisse sous les draps qu'il remonte à hauteur de menton, comme une douceur. La bouche. Pierre regarde la bouche de cette femme, baisers donnés, baisers fougueux, baisers volés, toute une vie. La bouche. Pierre regarde la bouche de cette femme, paroles données, lancées, amusées. Tout un temps. Ce soir, avant d'entrer dans la chambre de Katherine, l'interne a prévenu Pierre « madame Iriloff n'en a plus que pour un jour, au max. Appelez-nous, mais après-demain elle aura certainement repris l'Orient-Express ».

Huit heures du matin. L'infirmière de jour arrive. Pierre a caché la bouteille de champagne et le pot de caviar dans son sac, sous ses vêtements de sport. La journée commence. Programme : deux intraveineuses à neuf heures, trois lavages de corps entre dix et onze heures et demie. Il ira à la piscine vers midi. Il a besoin de nager. Sur la table de chevet, l'enveloppe, avec de l'argent. L'infirmière dit « à bientôt », Pierre répond « à demain ». Katherine pourrait entendre. Dehors, froid vif de février. Un seul itinéraire pour rentrer. Remonter jusqu'au Trocadéro et prendre les quais. Quai de New-York. Troisième étage. La lumière de sa chambre est allumée. Pierre n'a pas le temps mais il veut en avoir le coeur net. Il accroche son solex à un banc, traverse l'avenue en courant, l'escalier, quatre à quatre les marches, surtout pas l'ascenseur qui lambine. Au fond de son sac, les clés. Il entre.

 

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