Note du chat: voici un poème en prose offert à Bernard Faucon, merveilleux créateur d'images, dont l'une illustre l'édition en Livre de Poche de Romances sans paroles.

Le texte est largement inspiré par les photographies: pour en savoir plus, voir le site du photographe.

Texte

Que faisaient-ils ? Ils jouaient, je crois. Oui, je crois qu'ils jouaient. Je crois toujours qu'ils jouent si je pense à eux. Je me vois en train de jouer avec eux. Je ne pense à eux qu'en terme de jeu. Puis.

Puis, je les vois. Ils sont ce que je ne suis plus. Peut-être parce que j'ai appris à être ce que je ne serais jamais : ce grand que les grands trouvent grand et qui porte en lui un enfant. Un enfant qui sait encore jouer. Jouer avec le feu. Jouer avec un lieu, unique, un paysage, un tour des mondes en un seul paysage, de jour et surtout de nuit quand les grands ne surveillent plus.

Je. Je ne sais plus parler comme l'enfant qui se tient, mannequin, en moi, dans la vitrine des grands qui ne veulent pas de "ça".

Je. J'ai vu. Je vois encore. Et par images. Ces images-là peut-être. Les enfants savent échanger les images, pour l'échange, uniquement pour l'échange. Lieu unique. Et dés qu'ils font un premier calcul, c'est fini : ils deviennent grands.

Je. Je savais. Je savais tout. Tout me faisait jouir. Je savais même faire la guerre pour rire. Je n'avais pas peur d'être pris. Prisonnier. Et après ? C'est toujours après si je revois ces images là. Il y a un enfant nu, en moi, que l'on n'a pas encore interdit de séjour dans les ronces et qui sait que le vent hurle derrière les nuages. Il sait. Il sait tout. En apprenant, il apprendra à ne plus rien savoir. Il sait parce qu'il doute de tout, et tout est certitude. Il sait même s'habiller tout seul. Il ne s'habille pas encore pour cacher une nudité reprochée. Il approche. Le voici. Il est toujours là. Il me tend une image, des images, des images. Il veut reprendre l'échange. Il veut que ça continue. Même si les grands, passants, qui passent devant la vitrine, ne voient plus le paysage, le saccage des jeux, l'instantané des rondes quand, un instant, la main dans la main, l'autre s'envole avec vous. C'était un temps d'amours nets. Tout le reste, depuis est flou. Il y avait des couleurs. Je n'en vois plus. Sous un ciel gris, les grands jouent à la guerre, toutes sortes de guerres et un seul gris, pour inventer une histoire. Une histoire qui ne sera jamais celle des images tendues par l'enfant qui ne veut pas de l'échange interrompu.

Je. Je crois qu'il n'y avait pas de frontières. Je voyais les eaux couleur d'herbe. Je connaissais l'emploi du temps et l'emploi du corps. Je n'aurais jamais dû apprendre les conjugaisons. Or, ils m'ont promis des bons points. Des bons points en échange d'autres images. Leurs images. Celles de "l'autre côté de la vitrine". Côté voyeur. Des images fausses. Pas celles, plus celles du présent indicatif, le présent qui indique, mène, invente toujours une nouvelle règle du jeu. Il y avait des navires dans les arbres et des maisons miniatures. Il y avait le ciel pour plonger. Nous étions je, nombreux.

J'étais grand. Ils m'ont appris à devenir comme eux : petit. Bande de racornisseurs. Jivaros. Rendez-moi, rends-moi l'image. Au moins une image : je veux recommencer à faire des échanges. Ce qui était sale était vrai, la boue et la fange. Tout était propre. Je savais tout. Je. J'avais deux bouches. Je n'en ai plus qu'une. L'autre il ne faut plus en parler. Et le sexe, de devant, ils l'ont désigné, caché. Je. Je voudrais revenir avec vous. Je veux avoir conscience du temps, comme vous, quand tout était tactile. Doigtés. Je veux mon corps d'enfant. Ne serait-ce que cette image là, en échange, avec toi, je, eux.

Pour Bernard. Échange d'images. Joucas le 9 septembre 80. Un mardi.
Yves Navarre

Cet inédit figure également au chapitre 84 de Biographie.

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