Lukas

note générale du chat: il s'agit du 5e roman (de sept romans) tiré de Romans, un roman.

Une très belle fiction émaillée de passages de chansons et d'extraits de pièces de théâtre. Un joyau qui finit bien. Cela ne se passe que dans la vie.

Le roman au complet en version pdf

 

Extrait:

L'immeuble est terne. Adresse, 31 bis, rue du Chemin-Vert , derrière la Bastille, un entassement de studios loués, « rubis sur l'ongle » comme dit Lou qui ferait n'importe quoi pour un bijou. On se salue entre étages et on ne se fréquente que par palier, Lala au 807, Bruno au 805. Ceux du septième et du neuvième, qui sont-ils ? Ceux des autres étages, là c'est le gouffre. Il y a les beurs, les blacks, les punks indéfinissables, les jaunes, les jéhovahs, les studieuses et studieux, une péripatéticienne au second, du genre je me prends en charge toute seule mais qui bloque l'ascenseur quand elle attend le micheton et, comme dit Lala, « touche pas à mon pote, ils ne se touchent même pas entre eux. Au moins, avec la Transamazonienne, je ... » « Tu vas pas recommencer. » Petit déjeuner, une lettre de Bruno, le beau ténébreux du palier. Il est peintre, il gagne sa vie en faisant des turbans. Lala lui sert de mannequin. Lou, aussi, parfois, mais elle se préfère « cheveux fous ». Petit déjeuner. Lou boit son café. Je veux faire la lecture. Lou murmure « j'ai fait un rêve », je ne saurai jamais la suite. Après une gorgée de café elle raconte « dans le journal, ils disent que les vins, en Autriche, contiennent de l'antigel, sept grammes de diéthylène-glycol, la dose mortelle est de quatorze grammes. Ils ont même trouvé des bouteilles avec seize grammes », gorgée de café, « diéthylène-glycol, au magasin, hier, je me répétais tout le temps », gorgée de café, « c'est le mot du jour. C'est dans tout le même poison. La petite mort. Question à un bisou furtif, alors on crève ? Tu peux la lire ; la lettre de Bruno, ça rendra le café mélanco, un peu de spleen, ça sucre ». Je lis, chers Lukalous. Sète le 14 juillet. En famille. La promenade m'a retenu un peu plus longtemps que prévu en Suisse. Paul Klee et mes amis. Il faisait si beau, si bon, je buvais du vin avec des gens que j'aime, je pensais à vous. Tout ce que je veux. Le retour m'a déchiré un peu. Heureusement que votre carte, avec le courrier, m'attendait, merci. Je vais essayer de peindre le paysage marin sur l'enveloppe, pour vous, tant que la maison est vide. Mes parents sont au marché. Hélène est au tennis. Dans la salle de bains Éliane fait la toilette à Mamie. Je suis tout seul sur la terrasse avec de l'eau, des couleurs et le sentiment que vous êtes un peu à moi. J’aime ces moments volés au temps, je les savoure. Dans un moment ils seront de retour et Mamie me rejoindra avec cette odeur d'eau de Cologne que j'aime, que je déteste, et tout recommencera, tout sera fini, je leur appartiendrai à nouveau et ils le savent. Je vous embrasse. Il faut que je me dépêche. Bruno. Dites-moi que ça va au but, vous les Lukalous. Je souffre de ne pas pouvoir partager. Je pense à vous. P.S. Cette lettre est idiote mais je vous l'envoie quand même. Lou va poser son bol dans l'évier. Elle murmure « le sentiment, oui, le sentimental, non », puis « faut que je me dépêche, le magasin ouvre à midi, aujourd'hui j'ai les clés, salut mon Bouche Bée ». « Salut ma Lou. » Elle claque la porte.

 

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