L'oiseau bleu (1984)

Cette lettre n° 178, dite de l'Oiseau bleu,est tirée de l'Espérance de beaux Voyages été / automne; elle a donné lieu à un projet de livre "dit pour enfants", illustré par Barbara Druschky, qui n'a jamais vu le jour. Il aurait constitué le troisième livre pour enfant auquel Yves Navarre a participé.

Voir à ce propos Mon oncle est un chat.

Note du chat: comme je ne mange pas d'oiseau bleu, voici les illustrations de Barbara pour ce projet.

 Mercredi 21 décembre. Cher filleul. Bonjour Sylvain. J'ai choisi cette année de ne pas t'envoyer un joujou ou un tank, de quoi encombrer ta chambre qui ressemble à un champ de bataille de journal télévisé et aux terribles nouvelles de chaque jour, toutes ces guerres, tous ces avions, tous ces bateaux, tous ces soldats, et tous ces ordinateurs qui font des bip, bop, bip, bip ! charmants. Il faut bien que ces engins plaisent dans un premier temps. Non, j'ai choisi de t'offrir une histoire, un peu trop simple puisque les héros sont plus jeunes que toi et que tu ne vas pas à l'école avec une tartine beurrée pour la récréation. Mais les oiseaux bleus existent. Il y en a des milliers dans le ciel quand le ciel est bleu. L'un d'entre eux viendra peut-être se poser sur ta tête un jour. Dis-lui bonjour. Il sait la vie. Voici. Il était une fois une histoire que les grands racontaient aux enfants parce qu'ils ne l'avaient jamais comprise, parce qu'ils n'avaient jamais voulu y croire, parce qu'ils ne supportaient peut-être pas de la vivre dans leur vie de grands ou, enfin, parce qu'ils avaient oublié pourquoi cette histoire les avait émerveillés quand ils avaient été enfants et qu'on la leur avait racontée. Alors l'histoire, cette histoire, dans ce livre que vous ouvrez, a beaucoup circulé. Il en existe tant et tant de versions, dans tous les pays du monde, que nul ne sait désormais d'où elle vient et qui l'a vécue pour la première fois mais tous les grands savent qu'elle est désormais vécue, partout, tous les jours. C'est aussi, à chaque fois, une histoire que tout le monde dit ne pas connaître alors que chacun rêve de la raconter encore pour qui sait, enfin, la comprendre. C'est ce qui distingue le grand de l'enfant. Le grand veut tout comprendre. L'enfant veut simplement prendre. Il peut prendre une histoire, encore, pour ce qu'elle est, pour ce qu'elle dit, sans forcément vouloir savoir pourquoi. Enfant, si un grand te lit cette histoire, dis-toi qu'il te la lit pour la comprendre. Et il n'y arrivera jamais. Si tu la lis, seul, comme un grand, prends-la, toi, sans trop t'interroger. Il va y avoir un oiseau bleu, merveilleux. Lis les images comme le texte. Dis-toi que tu y trouveras ce que les grands n'y trouvent plus et ce que plus tard, en la racontant à tes enfants, tu chercheras et ne trouveras pas à ton tour. Il était une fois une histoire tellement unique que tous prétendaient la raconter pour la première fois. Une histoire incomprise. Incomprise comme toi quand on ne te comprend pas.


Pierre avait sept ans depuis un mois. Mais j'aurais pu te raconter l'histoire de Pedro, de Petrik, de Piotr, de Peter, de Piero. C'est toujours la même histoire. Celle de Pierre est peut-être la nôtre, plus proche et familière. Il a neigé. Pierre va à l'école en traînant derrière lui un petit bateau. Il rêve d'être marin. Il tient de son grand-père cette chanson Ohé, matelot. j'ai fait trois fois le tour du monde en bateau, je peux te raconter Valparaiso. Ses frères aînés se moquent de lui. Ils lui donnent des coups de poing. «C'est quoi Valparaiso ? » « C’est un port » répond Pierre « à l'autre bout du monde. » « Mais tu n'y es jamais allé ? » Pierre répond : « J'irai. C'est décidé. » Et Pierre part pour l'école en traînant son petit bateau. Qu'il a appelé Valparaiso. Pour un peu, la neige ferait des vagues.

Marie, elle, aura sept ans dans quelques mois. Comme ils sont voisins, Pierre va toujours l'attendre au bout du chemin, et ils vont à l'école ensemble. Marie rêve de devenir jardinière, jardinière avec un jardin, un jardin tout petit, carré et plein de fleurs d'un bout de l'année à l'autre. Marie n'aime pas l'hiver. Alors, elle imagine dans la neige, devant la maison de ses parents (elle dort au premier étage, la chambre avec des rideaux bleus), un petit jardin, le sien, tout plein de fleurs et c'est toujours le printemps. Pierre lui dit «je t'emmènerai à Valparaiso ». Marie répond « je préfère rester dans mon jardin ». Alors ils se donnent la main, et ils font le chemin de l'école, Dans leurs sacoches, il y a les livres, le cahier de textes, le cahier des dictées et la tartine beurrée pour la récréation de dix heures. Le bon pain du village. Et le bon beurre des fermes. Parfois, Marie et Pierre échangent leurs tartines pour voir quel beurre est le meilleur. Pierre n'a jamais osé dire que le beurre de chez lui, de sa ferme, battu par sa maman, avait un goût différent, Marie, elle, pense que le beurre de chez elle est incomparable. Mais ils ne veulent pas se fâcher. La fâcherie est une ânerie. Marie dit « c'est où Valparaiso ? » Pierre répond « fais-moi entrer dans ton jardin et je te le dirai ». Dans la cour de l'école, ils se mettent en rangs par deux. Treize garçons et onze filles. Tous les enfants du village de cinq à douze ans. Mademoiselle Bémol, la maîtresse d'école, l'air toujours grave, tape dans ses mains. Les enfants suspendent leurs pèlerines, leurs bonnets, leurs cache-col et placent leurs gants de laine sur la grande table, sous le préau, à côté des tartines beurrées. Et il faut entrer en classe. Deux heures de lecture, calcul, récitation et dictée avant la grande récréation. Par la fenêtre de la classe, Pierre regarde le ciel bleu. Son grand-père François qui a été marin et qui, aussi, plus tard, plus vieux, parce qu'il voulait vivre en famille, allait couper du bois, loin après les plaines, de l'autre côté des montagnes, là où il y a de grandes forêts, lui a parlé d'un oiseau bleu, presque bleu comme le ciel et qui, en vol, en volant, battements d’ailes, devenait aussi bleu que le bleu du ciel, alors on ne le voyait plus. Pierre rêve de l'oiseau qui vit dans les forêts de l'autre côté des montagnes. François avait dit à son petit-fils «il est comme tes yeux. Tu as le regard du ciel bleu » et il lui avait pincé la joue. Mademoiselle Bémol se fâche « Pierre, vous rêvez encore ? » Marie, à côté de Pierre, dessine un jardin, sur son cahier de calcul, à côté des soustractions. Elle n'aime pas faire des soustractions. Mademoiselle Bémol aime bien Pierre et Marie, tous les deux, au troisième rang. Elle doit rêver également, Parfois, quand elle écrit, au tableau, le bâton de craie, dans ses doigts, se casse. Alors, elle regarde Marie et Pierre et elle leur sourit. Elle doit avoir vu « Valparaiso » ou un jardin, elle aussi, dans sa vie. Or un matin, il était une fois un matin, à l'heure de la récréation, le ciel était plus bleu que jamais, plein d'oiseaux bleus en train de voler, on ne les voyait donc pas et il avait neigé toute la nuit. Sous le préau, Pierre prit sa tartine. Il avait faim. Il la croqua. Elle n'avait pas le bon goût du beurre de sa maison. Il l'ouvrit. Le beurre avait disparu. Il ne dit rien. Mais le lendemain matin, avant de partir pour l'école, il regarda sa maman préparer la tartine et la beurrer. « Tu me surveilles maintenant ? » Il baissa les yeux. Pierre n'aime pas baisser les yeux devant sa maman. Cela veut dire qu'il lui cache quelque chose et elle lui dit, automatiquement, « toi, tu me caches quelque chose ! » Et comme il ne peut pas mentir, il rougit. Et rougir pour ne pas mentir, ce n'est vraiment pas une vie. Le second jour, à l'heure de la récréation, avant de croquer la tartine, Pierre l'ouvrit. Il n'y avait plus de beurre. Il regarda Marie. Elle faisait la grimace. « Qu'est-ce qui se passe, Marie ? » « Je ne peux pas te le dire. » Le troisième jour, à l'heure de la récréation, plusieurs enfants, parmi les plus petits, se mirent à pleurer : il n'y avait plus de beurre dans aucune tartine. Quelqu'un venait voler le beurre des tartines pendant les premières heures de cours. Or, si quelqu'un était entré dans la cour de l'école, mademoiselle Bémol l'aurait vu. Elle voit tout. Tout le temps tout. Les parents de Marie et les parents de Pierre disent d'elle « c'est la meilleure maîtresse d'école de toute la région. Elle a l'oeil à tout ». Alors qui a volé le beurre des tartines, qui ?
Un pompier vint en premier. Mais un pompier ça ne sert à rien, pour un problème de beurre volé dans des tartines. Sans doute voulait-il montrer la rutilante voiture rouge avec les pompes et les tuyaux. «Comme un jardin plein de roses rouges» dit Marie. Pierre caressa les chromes du pare-chocs avant. Le pompier le gronda. Il ne fallait surtout pas salir la belle voiture achetée par la municipalité et qui n'avait jamais servi puisqu'il n'y avait jamais eu d'incendie. Mademoiselle Bémol était émue. « Mais il ne fallait pas vous déranger pour si peu. » Le pompier répondit «ce fut un devoir et un plaisir ». Il faut dire que le pompier n'est pas marié et mademoiselle Bémol est une mademoiselle. Elle lui fit un dernier signe quand il quitta la cour, bruit de la sirène et crissement des pneus. Au premier virage il dérapa. Il avait voulu rendre à mademoiselle Bémol son signe d'adieu. La belle voiture rouge fit deux tonneaux et s'immobilisa les quatre roues en l'air. Alors seulement Pierre vit l'oiseau bleu, sur la plus haute branche d'un arbre, derrière l'école. L'oiseau lui fit un clin d'oeil. Alertés par la sirène, tous les habitants du village se rendirent à l'école, le maire en tête, le garde-chasse, le gendarme, la postière, le boulanger, et les parents, tous les parents. La réunion eut lieu dans la classe. Les grands avaient pris les places des enfants. Et les enfants avaient exceptionnellement le droit de jouer mais tous attendaient derrière la porte. Tous sauf Pierre, qui s'approcha de l'arbre derrière l'école. L'oiseau bleu le regarda longuement puis s'envola. Mais comment dire dans quelle direction puisqu'en volant il était aussi bleu que le bleu du ciel ? Marie s'approcha de Pierre « qu'est-ce que tu as vu ? » dit-elle. Il lui prit la main. Et ils allèrent s'asseoir dans un coin, sous le préau. «Tu sais tout, dis-moi » murmura Marie. « Je sais, mais je ne suis pas sûr. » Et il l'embrassa sur la joue. C'était la première fois. «Tu me prêteras ton bateau Valparaiso? » « Si tu me fais un dessin de ton jardin, oui. » Et le soir elle lui donna le dessin d'un bateau plein de fleurs.


Il y eut un samedi, il y eut dimanche. Pierre rêva qu'il était l'oiseau bleu, qu'il allait se poser sur le rebord de la fenêtre de la chambre de Marie, que ses plumes étaient du même bleu que le bleu des rideaux, et qu'il pouvait voir Marie, dans son lit, avec le petit bateau Valparaiso sur la table de chevet. Les grands allaient de maison en maison. Ils ne parlaient que du beurre volé « dans chaque tartine » disaient-ils «dans toutes les tartines » criaient-ils. C'était à qui parlerait le plus fort. Le maire, vénérable, arrêta qu'il n'y avait pas de drame, et que tout redeviendrait normal, le lundi.


Quelle ambiance, le lundi, dans la classe, de huit à dix heures. Même mademoiselle Bémol était nerveuse. Elle ne fit que de la lecture mais elle ne pensait pas à ce qu'elle lisait. Tous attendaient le signal de la récréation. Alors, mademoiselle Bémol sortit en premier et inspecta les tartines : elles étaient toutes ouvertes et sans beurre. « Ce sont les rats » dit-elle « ou les souris. Alors demain, chacun de vous viendra avec son chat. Et nous verrons bien. » Le lendemain Pierre se rendit à l'école avec Matou. Et le bateau Valparaiso accroché à la queue de Matou. Marie le rejoignit avec Mina. Mina attendait des petits de Matou mais personne ne le savait encore. Sous le préau, sous la table, il y avait douze couples de chats amoureux. Et à la récréation, pas de beurre dans les tartines. Mademoiselle Bémol dit avec fierté «je savais bien qu'il n'y avait pas de rats et pas de souris, ici ». Pierre vit alors l'oiseau sur le rebord du toit. Et comme mademoiselle Bémol a l'oeil à tout, elle vit Pierre et vit l'oiseau. Elle le pointa du doigt «c'est lui ! »


Le mercredi une expédition fut décidée. Tous les hommes du village avaient pris leur fusil de chasse. Les femmes portaient des vivres. Les enfants feraient la promenade. Il fallait savoir, tout savoir. Le maire disait « j'en aurai le coeur net ». Postés dans la classe, ils virent donc l'oiseau bleu prendre le beurre d'une tartine, s'envoler, revenir, prendre le beurre d'une seconde tartine, s'envoler, revenir. Et ainsi de suite pendant deux heures, les vingt-quatre tartines. « Mais il faut le tuer ! » « Oh, non » demanda Pierre. Les grands le regardèrent étonnés. Le maire dit «nous irons là où cet oiseau va ». Et il répéta « j'en aurai le coeur net ». Le maire dit toujours tout deux fois.


Le cortège se forma autour de la voiture du pompier et ce fut la grande expédition. L'oiseau bleu, d'arbre en arbre, les attira vers la mer. A chaque arrêt, Pierre le regardait et murmurait «je te promets qu'ils ne te feront pas de mal ». « Tu lui parles ? » demanda Marie. « Non je lui réponds. C’est un ami. » « Mais tu ne m'avais jamais parlé de lui. » « Quand on parle d'un ami c'est qu'il n'est plus ami. » «Tu inventes. » « Non, grand-père me l'a dit. » Et ce fut beau, la plage, les vagues, et les nuages au loin, sur la mer. Il y avait d'autres bateaux qui allaient vraiment à Valparaiso.


Puis, l'oiseau bleu obliqua vers les terres et les champs si beaux en été. Ils s'arrêtèrent une première fois pour les boissons chaudes. Les hommes armaient leurs fusils. Les femmes distribuaient des pains aux raisins. L'oiseau bleu vint se poser sur la tête de Pierre, Marie dit « il a faim ». Le boulanger répondit « pas question de lui donner quoi que ce soit. Le beurre d'abord. Où est le beurre ? » L'oiseau s'envola en riant et disparut dans le bleu du ciel. Le maire gronda le boulanger « vous l'avez fâché. Il ne va plus nous donner la direction. Nous ne saurons jamais ». Pierre murmura « il reviendra ». Marie répéta à voix haute « il reviendra ! » Et comme les grands la regardaient, étonnés, elle baissa les yeux et remit en place le bateau Valparaiso pour le nouveau départ.


L'oiseau bleu les attendait à l'entrée du Val Perdu. D'arbre en arbre, il leur fit traverser la montagne. Il y avait un beau torrent, un pont au-dessus du ravin, une chute d'eau et l'ombre portée des rochers et des pics. Haut dans le ciel bleu, l'oiseau bleu disparaissait, réapparaissait, disparaissait de nouveau. Chacun s'inquiétait. Les jours sont courts en hiver et la nuit ne devait pas les surprendre. Mais l'oiseau bleu entrait dans l'ombre des ravins et des précipices et redonnait la direction des grands bois, là où le grand-père de Pierre avait été bûcheron après avoir été matelot.


En début d'après-midi ils redescendirent de l'autre côté des montagnes et ils entrèrent dans la grande forêt. Chacun se tut. Parce que les arbres étaient immenses et que le silence parlait à chacune et à chacun. Il fallut abandonner le camion rouge du pompier. Plus de route, plus de chemin, tout juste un sentier. « Il ne faut surtout pas parler » dit le maire a sinon nous allons faire tomber la neige des branches » et, sitôt dit, une branche frémit, ploya et la neige transforma le maire en bonhomme de neige. Et comme tout le monde éclata de rire, toutes les branches frémirent au-dessus de leurs têtes et la neige tombée des arbres les transforma en un cortège de bonshommes de neige. Et sur la tête de Pierre à qui il ne manquait qu'une pipe pour ressembler à son grand-père, l'oiseau bleu applaudit en battant des ailes et fit de joyeux bruits de bec. «Chutt » murmura le maire « secouez-vous et continuons. » L'oiseau bleu volait de branche en branche, devant eux. Et brusquement ils entrèrent dans la clairière. C'était une vaste clairière inondée de soleil. Et au milieu, il y avait une motte, une immense motte de beurre plus haute, bien plus haute que l'église du village, comme une montagne encerclée par la forêt. « C'est de l'or ! » cria la femme du maire, la plus vieille femme du village. « Non, c'est notre beurre » répondit le boulanger. « Il faudrait arrêter le coupable » suggéra le gendarme. Le maire fit un geste de calme et de sa voix posée, la main sur son coeur net, s'adressa à tous « un oiseau n'est pas coupable. Mais comment lui demander pourquoi il a fait ça ? » « Les enfants ont froid » murmura mademoiselle Bémol. Le pompier lui suggéra de les faire chanter. Et ce fut la chorale. Ils choisirent la chanson du grand-père de Pierre Ohé, matelot, j'ai fait trois fois le tour du monde en bateau, je peux te raconter Valparaiso. Et l'oiseau bleu, heureux, se mit à voler au-dessus de leurs têtes. Les hommes posèrent leurs fusils par terre. Les femmes et les mères se mirent à donner le rythme en tapant dans leurs mains. Et ce fut un beau moment joyeux, au milieu de l'après-midi. La maman de Pierre dit à la maman de Marie « nous n'étions jamais allés si loin ». Et la maman de Marie dit à la maman de Pierre « les petits de Mina sont nés, trois comme Matou et deux comme elle. Il faudrait prévenir les enfants », Puis l'oiseau alla se poser tout en haut de la motte de beurre. En plein soleil en plein ciel. Un soleil de glace un ciel pur comme un coeur net quand on va savoir la vérité. Mais la vérité, la sait-on même quand on la sait ? Ce fut la fin du chant. Le silence de la forêt, tout autour, pressait et interrogeait. Le maire tendit le bras vers l'oiseau bleu et ordonna « dis-nous pourquoi tu as fait ça ! » L'oiseau fit signe qu'il ne répondrait pas. Mademoiselle Bémol se crut obligée de formuler la demande « mes élèves veulent savoir pourquoi ». L'oiseau bleu refit le même signe. Alors, Pierre prit Marie par la main et ils s'approchèrent de la motte. Et de tout en bas de la motte, avec l'oiseau tout en haut, ils lui dirent simplement, ensemble, « dis-nous, s'il te plaît ». Alors l'oiseau, haut sur ses pattes, déploya ses ailes. Il était heureux. Il piétina un peu comme s'il allait prendre son envol et brusquement, posant une aile sur ses yeux, faisant une galipette, il se lança sur le dos, sur la motte comme sur un toboggan, des hauts, des bas, il glissait, c'était drôle, un jeu, et au milieu de la pente il cria deux fois « c'est ça la vie ! » puis «c'est ça la vie ! » Arrivé en bas, il attrapa le petit bateau Valparaiso, le prit dans son bec et s'envola avec, loin, si vite qu'on ne le vit plus. Il était reparti pour d'autres contrées, d'autres pays, et ce serait la même histoire pour Petrik, pour Piotr, pour Peter, pour Piero, pour tous les petits Pierre du monde quand ils ont droit à une tartine beurrée. Tous regagnèrent le village avant la nuit. Et la vie reprit comme avant. Comme avant vraiment ? C'est toujours la même histoire partout. Il était une fois une histoire que les grands racontaient aux enfants parce qu'ils ne l'avaient jamais comprise, parce qu'ils n'avaient jamais voulu y croire, parce qu'ils ne supportaient peut-être pas de la vivre dans leur vie de grands ou, enfin, parce qu'ils avaient oublié pourquoi cette histoire les avait émerveillés quand ils avaient été enfants et qu'on la leur avait racontée. Or, un matin, il était une fois un matin, voici Sylvain, pour ton Noël, une histoire racontée par ton parrain qui ne pourra jamais te dire pourquoi « c'est ça la vie ! »

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