Le Souper des loups

note générale du chat: il s'agit du troisième roman (de sept romans) tiré de Romans, un roman.Pour la genèse de ce roman très sombre, mais très caustique par moment, voir le Carnet de bord qu'Yves Navarre a également publié dans Romans, un roman.

Cette oeuvre est un actus tragicus. Un fait divers tragique, la dérive de membres d'une société humaine (?) qui tire des bilans ou franchit des limites inavouables.

9 personnes se côtoient, se frôlent, s'observent:

- Raillac (et Jeanne, absente), ancien Président, interviewé par Vercoff (qui porte Rachel en lui) pour rédiger des Mémoires,

- Le Patron, Nello, Calavaggio, Sturdzi et Féa qui tournent un film très spécial,

- Billie et Bob, les deux frères amoureux.

La mort est bien présente, le désespoir aussi. Même le temps se déglingue sur cette île splendide où de nombreux drames se jouent.

Version pdf du texte avec quelques notes de bas de page.

 

Extrait :

Vercoff saisit le micro. « Très bien, murmure Raillac, faisons seulement un essai de voix et tout sera prêt pour demain. Vous devez être fatigué. Dix heures d'avion, quatre escales, c'est long. Nous sommes loin de tout ici. » Raillac rit, « pas si loin que ça, vous verrez ». Raillac respire profondément. « L'idée de passer des heures devant votre monstre, là, cette chose que vous avez posée sur la table n'est pas sans me déplaire. Ma foi, je suis un inconnu qui n'a eu que des amis connus. » Vercoff branche le magnétophone, tend le micro vers Raillac, « dites quelque chose, s'il vous plaît, n'importe quoi ... » Raillac murmure « vous voyez, je rougis ». « Plus fort, s'il vous plaît. » « Vous voyez, je rougis ! » « Très bien. » Vercoff arrête la bande. Retour arrière. Ecoute. « Vous voyez, je rougis. Vous voyez, je rougis ! » Raillac regarde la mer, le large, le couchant, il tourne la tête, il voudrait se cacher. Les yeux lui piquent, une larme, c'est tout. Vercoff a fait semblant de ne rien voir. Bonsoir.

Miami, 2713 Ocean Boulevard, Admiral Residence, huitième étage, appartement 818. Nello sort de la salle de bains. Il claque la porte en sifflotant, resserre la serviette autour de ses hanches. Il aime marcher pieds nus sur la moquette, le grand jeu. II passe dans le salon, bouscule un fauteuil pour s'amuser, s'approche du bar, jette le verre dans lequel il a bu un whisky avant de prendre un bain. Le verre se casse dans la panière, près du bureau couvert de cartes Welcome at the Admiral Residence, To-day's Program, Laundry Service, encore un hôtel dans lequel il n'aura fait que passer. Sous quel nom déjà? Deux glaçons, triple ration de whisky dans un verre propre, aseptised, annonce le papier d'emballage. A l'Admiral Residence tout est aseptisé. « Tant mieux, pense Nello, je vivrai plus vieux ou je crèverai carrément d'un virus, mais jamais bêtement, jamais lentement. » Nello regarde la porte entrouverte de la chambre. La fille chantonne. Un air de chez elle ? Une chanson mexicaine ? Un tango ? Féa, la fille s'appelle Féa. Dans sa langue, ça veut dire laide, pourtant, elle est sacrément belle. Nello boit une gorgée de whisky, s'inspecte du regard dans le miroir au-dessus du bar. Il retrousse ses lèvres. Quelles dents ! Ça plaît aux femmes, des dents comme ça. Et tous les poils sur sa poitrine, les sourcils qui se rejoignent, jalousie ? Nello s'admire. Après tout, autrefois, à San Lorenzo, chez lui, en Italie, c'est ainsi qu'on choisissait les chevaux, les dents et le crin. C'est bien pourquoi Féa est tombée dans le panneau. Féa l'appelle, « Nello ? Has salido del baño ? »

 

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