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Les Loukoums (1973 et 1977)

Roman publié aux éditions Flammarion, puis au Livre de poche en 1977 avec, en couverture, un portrait d’Yves Navarre par David Hockney.

Notes du Chat: Le livre a été réimprimé plusieurs fois au Livre de poche. Je possède ainsi une édition du 3e et du 4e trimestre 1978. Le dessin original de couverture par David Hockney appartenait à Yves Navarre qui l'a ensuite vendu, si je me souviens bien.

 

Je dédie cette page à Laurent Lourson, ami du traducteur anglais des Loukoums publié sous le titre de Sweet Tooth.

Laurent est comédien, entre autres métiers, il a créé des calligrammes sur des poèmes de Wilfred Owen.

Voici un témoignage de sa part sur ce livre et sur Yves Navarre.

 

Pour la genèse du roman, voir Biographie, notamment tome II chapitre 76. Consulter également les autres chapitres, car le roman est plusieurs fois cité. Voir aussi L’Espérance de beaux Voyage, été/automne, lettre du dimanche 27 novembre.

La syphilis de Rasky fait étrangement penser aux années noires du SIDA qui frapperont quelques années plus tard la communauté gaie notamment. Ainsi, ce roman trouve peut-être un écho dans Ce sont amis que vent emporte (1991).

Jack, l'un des personnages, n'est pas sans rappeler le Caron d'Hôtel Styx.

Lucy (ou Lucienne) a donné lieu également à une pièce de théâtre écrite par Yves Navarre.

 

Le roman en version pdf texte

note du Chat: fin septembre 2008, le 24, jour d'anniversaire, je me sentais un peu triste. Pour m'encourager à poursuivre, j'ai commencé le 25 à lire ce roman. Je vous le livre ici, terminé le 12 octobre. Très curieusement, le roman se déroule précisément en octobre à New York et se termine lors de Columbus Day.

 

Quatrième de couverture de l'édition du Livre de poche

Ce récit d'Yves Navarre peut se lire comme un roman policier.
Etranges destins, en effet, que ceux, parallèles, de Rasky et de Lucy, qui ont tous deux de mystérieux rendez-vous dans New York City. Luc, un jeune journaliste français, ami de Rasky, brisera ce parallélisme avant d'être brisé à son tour - car ce livre savamment, minutieusement construit, n'est en définitive qu'une machine de mort, un miroir funèbre où bougent les reflets d'une grande ville: New York 1972, un enfer dans lequel chaque personnage des Loukoums va entrer de•plain-pied.
Disons enfin que Rasky, Lucy et Luc possèdent tous un rêve en commun: écrire, se livrer pour délivrer, rompre ou exorciser pour sauver et se sauver. Ici, la rage et l'urgence de l'expression cèdent constamment devant la tendresse de la vie.

Extrait

1

Je voudrais déchirer les nuages. Telle fut la pensée de Luc lorsque l'avion s'enfouit dans la stratosphère, vibrant, frémissant pour finalement s'élever plus près du soleil, quelque part entre la terre et le reste. Dans sept heures il serait à New York. Le télégramme de Rasky disait: « Meet me in New York City. Please. Rasky. Post-scriptum: je me sens vide. » C'était bien là le style du bonhomme : jusqu'au bout il agirait en enfant gâté, propriétaire de ces jouets que sont pour lui les êtres humains, les autres. Mais cette fois, il y avait dans le ton et la forme du télégramme l'aveu d'une angoisse qui ne relevait plus du caprice. Luc l'avait compris. Dans un monde où les maquillages frôlent la perfection, dans ce monde de petits intellectuels internationaux, de solitaires touche-pipis friands de jeunesses et de douceurs de peau, dans ce monde d'insectes vibrants au moindre désir, fascinants et fascinés, dans ce monde qui est le sien, les mots parfois trébuchaient, les sentiments se télescopaient. Un télégramme brusquement portait le sceau de la mort. Luc rejoindrait le bonhomme. Il serait son dernier valet. Il était fait pour ce genre de besogne. Et, dans le fond, cela lui plaisait.

Rasky s'inquiéta en tout premier lieu de ce que Luc ait bien rencontré Odette sa gouvernante. « Elle t'a bien tout expliqué, n'est-ce pas? Elle n'a rien oublié? Fais attention au robinet de la douche il est inversé tu pourrais t'ébouillanter. Le moteur de l'appareil qui conditionne l'air de la bibliothèque est en panne. Il a cessé de fonctionner la veille de mon départ. Je crois même que cet incident a provoqué mon départ: je me suis mis à gonfler dans la nuit. Ma peau s'est mise à se fendiller. Tu vois, c'est ma peau qui me tue. » Rasky écarte les draps, soulève un peu les bandes qui entourent son ventre. « Regarde, je m'attendais à tout, sauf à ça... » Luc s'approche du lit blanc, salle blanche, draps blancs. « Regarde ces petites fleurs rouges et roses sur mon ventre, c'est mon sang. On pourrait presque voir tout ce qui se passe à l'intérieur. Tu n'as plus envie de•m'embrasser, n'est-ce pas? » Le sourire de Rasky n'est même plus ironique. La voix ne donne plus ces coups de griffe qui ont fait la réputation de Rasky. Luc tend la main. « Non, je ne t'en demande pas tant. Ce n'est pas pour ça que je t'ai fait venir. Je veux te voir, là, comme ça, à distance. Je veux te parler. Et cette fois, je veux que tu me parles. Tout, je veux que tu me dises tout ce que tu n'as jamais osé me dire. » Silence. « Assieds-toi, Luc, là... » Fauteuil métallique, skaï blanc, Luc fait glisser le fauteuil sur le balatum façon marbre. « Oui, tout est blanc ici, pour un drôle de mariage. Ils ont peut-être peur de ne plus voir mes plaies. Je m'en vais, Luc, je m'en vais. Je n'ai même pas le courage de lever mon bras J'ai l'impression qu'il se détacherait du corps. Alors, je ne bouge pas. On me cale la tête. Je parle. Je te parle. Je suis content que tu sois là. Luc entend les cris de la ville étouffés de l'autre côté de la baie vitrée aveugle, opaque, il entend au loin les cris des sirènes des voitures de police, les cris des sirènes des ambulances et des voitures de pompiers, le vrombissement des avions au-dessus de Manhattan. « Tu sais, Rasky, dans l'avion j'ai rêvé que je déchirais les nuages. » « Les nuages? »

« Odette t'aura expliqué qu'il faut fermer toutes les serrures de l'appartement, même lorsque tu es dedans. C'est désormais dans cette ville la moindre des précautions. » Luc ne raconterait pas son arrivée à l'aéroport. Mal rasé, en blue-jeans, les policiers de la douane l'ont sans doute trouvé suspect. On lui ordonne d'ouvrir tous ses bagages, y compris le boîtier en plastique de sa machine à écrire. « Profession? » « Journaliste. » « Vous venez à New York pour le business ou pour la récréation? » « Récréation. » La voix de Luc tremble un peu. On le menace du regard: il réagit en coupable. Et puis le mot de récréation est chargé d'ironie. Luc se barricade derrière un demi-sourire qui rend sa mauvaise mine mal rasée encore plus douteuse. On fouille sa valise, cette vieille valise qui ressemble plutôt à un coffre qu'à autre chose. « Et vous lisez aussi? » « Oui, je lis. » « Quoi ? » « Je lis ce que j'aime. » « Et vous aimez beaucoup de choses? » Le douanier donne de petits coups sur les parois de la valise, appelle un de ses collègues. Ils palpent l'objet, le tapotent, puis s'emparent d'un couteau, arrachent les charnières, démontent les bâtis intérieurs, toute cette petite menuiserie de détail des bagages anciens. « Mais... » « Oh mais nous savons ce que nous faisons. » « Mais je tiens à cette valise. » « Et nous, nous tenons à faire notre travail. » Silence. « Vous savez tout ce qui se passe ici, chaque jour, vous le savez, non? » Les voyageurs font la queue derrière Luc. On leur fait signe de passer par un autre contrôle. Luc transpire, s'essuie le front d'un geste de la main, balbutie trois mots. « Mais il n'y a rien... » « C'est ce que nous voulons voir. » Silence. « Et puis c'est très exactement ce que vous ne devez pas dire. Vous restez combien de jours à New York? » « Je ne sais pas... » « Vous devriez le savoir. Combien? » « Vingt jours... » Luc vient de condamner Rasky. Ou du moins, il vient de prendre un rendez-vous pour son ami avec le Grand Docteur, le dernier, celui qui soigne tout d'un seul coup. Ahah ! Et ce n'était pas à lui de le faire. « Ce n'était pas à moi de le faire. » « Pardon? » « Rien, je vous prie de m'excuser. » Les douaniers abandonnent leurs recherches, remettent en place les montures, les bouts de toile arrachés. « C'est bon, vous pouvez passer. Tenez. » Ils tendent à Luc un papier rose que Luc tient un long moment devant lui, bras tendu, le regard dans le vague: tous ses vêtements sont éparpillés, en vrac autour de la valise et du sac, recouvrant la machine à écrire. Les douaniers tournent le dos. Luc refait ses valises, posément, lentement: la ville le rejette. Elle lui dit quelque chose comme « fous le camp » ou « va voir ailleurs si j'y suis ». Quelques instants plus tard, devant l'aéroport, Luc hèle un taxi. Au moment où le chauffeur met les valises dans le coffre de la voiture, un homme en bleu s'approche de lui. « Passeport! » « Mais je viens de passer la douane. » « Votre passeport! Ça vous dit quelque chose, ça ? » dit l'homme en tendant une carte de police. Le chauffeur de taxi hausse les épaules décharge les bagages et s'en va. « Mais qu'ai-je fait de mal? Je veux seulement un taxi. » « Combien de temps allez-vous rester à New York? » « Vingt jours. » « Business ou récréation ? » « Récréation. » « Quel genre ? » « La musique. J'aime la musique. » « Quel genre de musique? » « Toute la musique. » « Ce n'est pas une réponse.» « Mais... » « Dites-moi un nom. » Luc se tait. « Vous avez oublié. » Luc dit au hasard: « Don Giovanni. » « Très bien. » L'homme rend le passeport, fait signe à un autre taxi. La ville rejette Luc. Dans le taxi, il aura envie de dire au chauffeur: « Vous savez ce qui vient de m'arriver... » Puis il préférera se taire et se terrer. Odette l'attend. Il est en retard. La première chose qu'elle lui dira: « Monsieur m'a bien dit que vous deviez fermer toutes les serrures même lorsque vous serez dans l'appartement. Les derniers temps, il avait très peur. La vie a changé ici. » La vie de Rasky?

« A quoi penses-tu? demande Rasky. Tu ne dis rien. » « Je n'aime pas cette•chambre. » « T'étonnerai-je en te disant que moi aussi je ne l'aime pas... » « Pardon, Rasky. » « Ne t'excuse pas. C'est tout ce que j'attendais de toi,•nous serons deux à détester ces trois murs, ce lit, ce fauteuil, et cette baie opaque qui me coupe de tout. Quel temps fait-il dehors? » « Humide, orageux, étouffant. » « Quel jour sommes-nous? Dis-moi la date. » « Vingt-huit septembre. » « Vingt-huit... Tu viens de fêter ton anniversaire? » « Avant-hier. » « Moi aussi, j'avais trente-deux ans quand je t'ai rencontré pour la première fois. Tu sortais du lycée. Je passais par là. » « Tu draguais. » « Soit, je draguais. Et je t'ai offert d'emblée d'aller voir La guerre de Troie n'aura pas lieu . » « Et j'ai accepté, d'emblée. »

A chaque voyage, New York devient plus petit et plus sale. A chaque voyage, New York s'affaisse dans l'esprit de Luc, les gratte-ciel deviennent plus raisonnables et les vertiges plus gentils. New York s'enfonce dans les eaux salies de l'Hudson ou bien par habitude Luc s'envole-t-il et il en est ainsi de toutes les curiosités: le temps rabote le seul bois tendre de son être. « A quoi penses-tu? demande Rasky. Parle-moi... »

Une moitié du lit de Rasky ressemble à une tente: une armature de métal soulève les draps au-dessus des jambes. « Je ne peux plus marcher. Je m'étais assoupi sur le sofa de la bibliothèque. Plus d'air conditionné. Quand je me suis réveillé, je ne pouvais plus me lever. J'avais gonflé. Je ne sentais plus mes jambes. C'est Odette qui a appelé le médecin. Quand le barbichu est arrivé, il n'a pas eu l'air étonné. Il a dit en pensant que cela me consolerait que cela aurait dû m'arriver plus tôt, plus vite. Et je crois qu'il m'a consolé. Maintenant, je m'en fous, c'est une question de coeur, une question de jours. On ne meurt pas de syphilis, n'est-ce pas? Non, ne t'approche pas. » Silence. « Certains deviennent extrêmement fous et se durcissent. » Silence. « Moi, j'ai fait le contraire, comme d'habitude, je suis devenu extrêmement lucide et complètement mou. » Silence.

Luc prend congé du rédacteur en chef de son magazine. « Je pars• pour New York trois semaines. Voici mes papiers pour les trois prochains numéros. Je posterai le quatrième de là-bas. » « Qu'est-ce que vous allez faire là-bas? Un reportage, une pige? » « Non, une B.A., une bonne action. C'est mon côté scout. ». « Vous allez perdre votre temps, j'en suis sûr. » « Non, je vais le pétrir. » Et si la vie n'était qu'un texte mystérieux, Luc lui reprocherait de tout dire d'emblée. La vie, elle, ne ménage pas ses effets, elle les annonce puis les devance. Pour Luc, l'écriture de la vie est bien inconfortable. Démunie des ressorts primaires du récit qui ne sont que des inventions de faussaire, elle doit donner dans l'extrême surface des choses, les paroles en l'air, les confidences apparemment inutiles, les sentiments fugitifs ou bien parfois seulement dans l'extrême profondeur, quand brusquement le coeur se noue. Naît alors la magie, l'émotion. La vie prend des risques. La vie, ce texte dont chacun donne sa version. « Vous ne changerez jamais », avait dit le rédacteur en chef en pinçant la joue de Luc.

New York, septembre. L'été indien est en retard. La ville sort à peine de l'été, suintante, dégoulinante d’humidité, de crasse noire et brune. New York, septembre, les touristes transportent tous de l'héroïne dans leurs valises. C'est évident. Quel drôle de nom pour les douaniers du désespoir: de l'héroïne ! L'aventure est morte, n'est-ce pas? Et tous les passeports des messieurs-dames parisiens mal rasés en blue-jeans, sont faux. Allons, dites-nous la vérité: Sortez dans la rue: vous êtes un suspect. L'heure de la récréation a sonné, Odette remet les clés à Luc. « Je ne viendrai qu'une fois par semaine, le mardi, Monsieur m'a dit que vous n'aimiez pas être dérangé. Et puis, dites à Monsieur que je suis triste de ne pas pouvoir aller le voir. Vous allez prendre ma place auprès de lui. Dites-lui que je l'attends. Qu'il reviendra. » « Il ne reviendra pas, Odette, vous le savez très bien. »

Luc prend un bain avant même de défaire ses bagages, de suspendre ses vêtements à côté de ceux de Rasky, l'idole des salons, le play-boy perfide et capricieux de l'été 39, l'homme qui a toujours eu raison. Luc prend un bain. Et il retrouve les carrelages des salles de bains de New York, leurs jointures humides, les passes secrètes qui mènent aux souterrains des insectes pince-oreilles, cloportes, scarabées, scurbius, toutes ces variétés inouïes de la nuit des murs de la ville, tout ce monde caparaçonné de noir, pierres noires, pierres de malheur luisantes opiniâtres dans leurs itinéraires sur les carrelages, indifférents dans leurs rencontres quand par hasard un insecte croise un autre insecte: ils sont•aveugles. Tout à l'heure, Luc rendra sa première visite à Rasky. « On ne peut même pas lui téléphoner, vous savez, il ne peut même pas lever le bras. Il vous attend. Ne tardez pas, monsieur Luc. » « Je veux d'abord prendre un bain, me raser. » « Faites vite. » Il y a combien de millions d'habitants dans New York, combien de millions d'êtres humains et combien de milliards d'insectes? Chaque mur est un continent. Ils sont là, chez eux, Luc n'est que leur invité. Combien de fois Rasky a-t-il changé d'appartement, n'osant jamais avouer qu'il voulait des murs neufs, des murs sains, des carrelages impeccables dans des salles de bains rutilantes: il fuyait les insectes. Mais les insectes envahissaient bien vite les murs, leur nouveau domaine. « Toutes mes maisons deviennent des cercueils, vite, trop vite, j'ai à peine le temps de m'y installer, de m'y habituer. New York est grignoté par ces bêtes. » Premier bain: les insectes ont entendu couler l'eau. Ils s'affolent un peu. Ils viennent voir l'ami du maître de maison, ou plutôt ils viennent l'entendre, l'accueillir, le menacer. C'est le paseo des faux indifférents. Luc ferme les yeux. Les insectes sont là.

« Les amis ne peuvent pas téléphoner, alors ils m'écrivent. Ils se disent Rasky s'en va, saluons le départ de la star, son dernier show. » Silence. « Regarde sur la table de chevet, ce diamant, collé sur un carton avec un bout de papier collant transparent. C'est Anthony. Lui aussi est impotent, à Venise, chez lui. Il m'assure que nous ferons notre rentrée dans les bals avant le prochain Jour de l'An et que nous valserons ensemble. Pourquoi un diamant? Peu après la guerre, il ne pouvait pas sortir d'argent d'Angleterre officiellement pour faire restaurer son petit palais du Grand Canal. Il me demande de voyager avec lui. Peu avant la frontière, nous nous arrêtons dans un café-tabac, pastis, billard et parties de belote. Il va aux toilettes. Et il cache un petit sac de diamants là où aucun douanier n'oserait aller le chercher. Je me souviens. C'était dans un village à la sortie de Chambéry. Il reste très longtemps enfermé. Je m'inquiète. Après, au volant de sa Bentley, en passant le col du Mont-Cenis, à chaque virage, il fait la grimace. Et moi, je ris. Et lui aussi. Tu vois, il n'a pas oublié. Un diamant! Tiens, je te le donne. Il ne vaut pas grand-chose, il doit avoir un crapaud, mais cela paiera ton voyage ou au moins tes bains de vapeur. Tu vas y aller, n'est-ce pas? Il y en a un, First Avenue, tout nouveau, tout neuf, tout propre, vas-y en sortant, tu me raconteras... » Insecte. Silence. « Et puis, j'ai reçu une lettre de Pussysick, son magasin d'antiquités marche très bien. Tu le connais. Travesti, quand un bel homme veut faire l'amour avec lui, il refuse, il met la main sur son sexe de devant et du bout des lèvres dit que son Pussy est sick et montre du doigt son autre sexe, l'inattendu, celui de derrière, l'inutile. Il me dit dans sa lettre que je suis toujours le seul à l'appeler Pussysick, qu'il ne comprend pas, et que si je meurs, il me regrettera. Charmant! Tu vois, je suis gâté, on m'envoie de longues lettres. Je découvre l'écriture de mes amis, leurs fautes d'orthographe, leurs manières de faire un pâté quand ils ne sont pas sûrs d'un accord de participe passé, bref, leurs vrais visages... » Silence. « Et toutes ces dames de New York continuent à m'inviter à leurs dîners de messieurs-dames, leurs colliers, leurs bijoux, ces brochettes de vieilles tantes parfumées. Moi, au moins, je ne me parfumais pas. J'ai toujours aimé l'odeur de ma peau. Un peu poivrée en dessous. Un rien sucrée sur le dessus. Le souvenir d'un papa roumain et d'une maman turque. Au fait, tu ne sais rien de mon enfance; je te raconterai... » Silence. « Peux-tu croiser mes mains sur mon ventre? Là. Merci. » Silence blanc. Balatum façon marbre blanc. La chaise glisse. Luc se lève, s'approche de la baie. « C'est inutile. Tu ne verras rien. Je ne suis même plus quelque part. Je suis dans un fourgon en route. Je suis déjà en route. Je ne savais pas ce que c'était qu'un aller simple. J'ai mal. Relève l'oreiller derrière la nuque. Là. Merci. » Silence. « Et elles m'envoient toujours leurs invitations! Je n'aime pas ces cheftaines de New York et leurs dîners parfaits, chichis, rubans, dîners tout roses, dîners tout bleus, vous rentrez chez vous les poches pleines de petits gadgets, boîtes d'allumettes à vos initiales avec la mention I love you, napperons brodés avec l'aveu Forget me not. Tout cela est trop bien fait. Et cette nourriture, toutes ces sauces, toutes ces crèmes, tous ces soupirs de nourriture et tous ces gens qui attendent de vous un bon mot méchant du style « vous êtes suisse, mais j'aime la Suisse, j'adore la Suisse, on s'y ennuie différemment » Ils rient. Je les entends rire. Ils disent aussi que je suis perdu, et ils ont raison de le dire. Et quand je ferme les yeux, je me moque d'eux. » Silence. « Lorsque mes chaussettes tombent, je les remonte. Ils me regardent. Ça ne se fait pas, n'est-ce pas, de remonter ses chaussettes devant tout le monde, après dîner, dans un salon chic, penthouse du 812 Fifth Avenue. Alors, j'avoue... que je ne peux pas dire des choses drôles quand mes chaussettes tombent. Ils rient. Je les amuse. Aujourd'hui, ils rient encore de moi: je vais mourir. Ils sont contents. Tu entends: je les amuse encore. » Silence. Luc devine vaguement le profil de la ville, la lueur ,du soleil qui se couche, la caresse des nuages qui se dissipent et nuancent les couleurs du couchant. Une carte postale floue. Cris des ambulances. Cris des voitures de police. « Ils disent de moi que j'étais un maniaque, que j'avais le même appartement à Londres, à Paris et à New York, que je voulais le même lit, les mêmes meubles, les mêmes livres, les mêmes disques. Mais il y a une chose à New York qu'il n'y a ni à Paris ni à Londres: les murs, ce qui se passe dans les murs. Tu as vu, les insectes sont revenus. » « Oui, j'ai vu. » « Il était mignon. Je l'ai rencontré chez Uncle Bernie, au bar. Il avait trente ans. Il était allemand. Je ne sais pas pourquoi je parle à l'imparfait. Ah si, pas question de coucher avec lui : je le répugne. Mais il a envie de parler et moi aussi. Je l’invite chez moi. Il est berlinois. Il a trente ans. Chez moi, sans rien me demander, il avoue qu'il fait chaud. L’air conditionné de la bibliothèque est tombé en panne, tu comprends maintenant, c'était il y a huit jours. Il me demande la permission de se mettre torse nu. Il est couvert de cicatrices labouré de cicatrices, sur le ventre, dans le dos sur les bras. Je lui demande s'il n'est pas allé à Amsterdam il y a douze ans environ. Il me répond que oui. Pour Pâques? Oui. As-tu rencontré un jour en fin d'après-midi devant le Rijsk Museum, quelqu'un qui t'a emmené dans sa chambre à l'hôtel Américain? Oui. C'était moi! Et le garçon a l'air étonné de ce que je le reconnaisse, comme ça, brusquement. Mais comment? Et je caresse ses blessures. J’avais fait l'amour à Amsterdam avec lui, jusqu'au bout. Un sac de blessures. C'était affreux. Mais j'ai toujours été courtois tu sais . » Silence. « Le garçon me quitte, je m'endors sur le sofa et puis tu vois, je me retrouve ici. Avec cette peau lisse qui gonfle et qui craque. Je voudrais tant être couvert de cicatrices. Je ne crève pas, je me crève de toutes parts, tu comprends. Et il n'y a rien à faire. Voilà. C'était ma dernière rencontre. Je crois qu'il s'appelait Martin. » Silence. « Tu vas au bain de vapeur maintenant. Oui, vas-y pour moi. Vas-y. N'oublie pas le diamant d'Anthony et l'adresse de Pussysick : je voudrais que tu lui répondes. Dis-lui que je pars en laideur. C'est ça, en laideur. Allons, il est l'heure, reviens demain à cinq heures, n'est-ce pas, sans faute. » Silence. « Non, ne m'embrasse pas. »

2

113, Central Park South, dix-septième étage, Veronese Suite: Lucy Balfour ne sait pas très bien ce qu'elle est venue faire a New York. Ou bien si, elle sait : elle attend. On narre toujours la rencontre de deux personnages, leur liaison puis leur défection leur rupture, l'éternelle dernière page d'une histoire à deux comme les autres. On ne dit jamais, ou bien si peu, ce qui est arrivé à chacun des deux, avant, n'importe comment. Lucy Balfour aurait tant voulu écrire ce livre-là! Lucy Balfour aurait tant voulu écrire ! Seulement voilà, elle s'ennuie. Elle voudrait que le téléphone sonne un peu plus souvent la nuit, comme ça. Quelqu’un. Allo! Lucy Balfour rêve d'une histoire double, d'un schéma romanesque parallèle double: la vie de deux personnages avant qu'ils ne se rencontrent. Erreur: leurs destins ne sont pas parallèles puisqu’ils se rencontrent. Lucy Balfour sourit. Tous ces projets l'étreignent avec tendresse. Elle accueille les caprices de ses rêves comme une petite fille à qui on offrirait enfin une petite poupée, tard, très tard, quand il serait trop tard pour jouer avec. Lucy Balfour a presque. cinquante ans. Elle est encore belle. Elle le sait. Les miroirs ne lui font pas encore peur. Et la nuit, d’un simple geste elle pourrait décrocher le téléphone: Jack lui donnerait rendez-vous dans un de ses établissements entre la 80e et la 90e rue à l'ouest là où il y a de si beaux Portoricains, parfois si jeunes et si doux. Seulement voilà, Lucy Balfour veut être seule au rendez-vous. Et Jack a de plus en plus de clients et Jack demande de plus en plus d'argent. Lucy Balfour rêve d'un roman où l'on ne dirait pas tout tout de suite. Et c'est la raison sans doute pour laquelle elle n'avait jamais écrit elle-même. En quelques lignes, elle dévoilait tout d'entrée de jeu, disait tout de tous, bref, racontait sa petite histoire de mouchoir tordu d'impatience et très vite se retrouvait intimidée devant une première page inachevée où tout s'achevait déjà. Elle souriait puis déchirait la page en question et téléphonait à Kenneth le bell-boy de l'immeuble pour commander une voiture. Aujourd'hui, elle irait faire une promenade dans Central Park. Elle irait voir les écureuils et les petites vieilles multicolores assises sur des bancs au soleil. Elle déambulerait, distante, hautaine, habillée de gris comme de deuil, se cachant derrière des lunettes de soleil pour être sûre de ne pas passer inaperçue. Le chauffeur de location la suivrait à distance comme ça, par snobisme, ou bien de peur que quelqu’un ne l'attaque. On ne sait jamais. Les journaux de Londres ont dit que Central Park était redevenu dangereux même en plein jour. Et Lucy Balfour, née Lucienne Roussel, originaire de Carpentras , Londonienne de coeur et d'adoption, maniaque de New York, croit les journalistes anglais sur parole. Pas les autres. D'ailleurs, à New York, elle ne lit jamais les journaux. Elle vient là parce que Jack parfois lui téléphone. Jack, le monsieur chez qui tous les destins de son petit monde cessent de devenir parallèles. Lucy Balfour prend la décision d'être patiente quinze, vingt jours encore. Le soleil se couche, quelques cheveux de nuages s'accrochent aux gratte-ciel de la cinquième avenue. L'un d'eux fait une très jolie voilette à l'hôtel Pierre. Lucy Balfour prendra un bain et se couchera très tôt. Jack va peut-être appeler ce soir. Peut-être, seulement peut-être. Une dame toute grise dans un appartement tout vert. Une dame triste qui sait encore sourire quand elle songe à tout ce qu'elle aurait pu faire dans sa vie et tout ce qu'elle n'a pas fait. Écrire, si elle avait su écrire! Si elle avait su au moins une fois dompter l'enthousiasme des premières pages de roman, garder pour elle seule le secret d'un livre et ne le faire exploser qu'au dernier chapitre quand le lecteur, cet ami lointain et intime à la fois, n'en peut plus d'attendre, quand sa curiosité merveilleusement aiguisée ne demande plus que la révélation d'un nom, d'un lieu, d'une phrase magique qui brise en lui l'énigme d'une autre vie, d'un autre désir sur lequel il projette le sien. Ah, devenir une grande dame-écrivain!

Veronese Suite, quel nom pour un repaire de dame devenue stricte et raisonnable dans ses folies de glorieuse riche. Barnaby Balfour, le Great B.B. de la Haute Société londonienne de l'entre-deux-guerres, a laissé à sa beloved Lucy de quoi s'acheter des fourrures et des bijoux jusqu'à la fin de la fin de ses jours, jusqu'à la fin du siècle si elle tient le coup jusque-là. Lucy sourit. Les fourrures et les bijoux, c'était bon pour la jeune fille de Carpentras, la petite secrétaire sténodactylo bilingue qui faisait l'admiration des dames du quartier. « Elle ira loin, votre fille, madame Roussel, et puis elle est jolie. »

Lucy pense: « Je me serais volontiers tuée à écrire. Pourquoi? De qui aurais-je eu peur, de quoi ou de qui? De moi? Voici la nuit. Jack m'a peut-être oubliée » « Ou bien fait-il exprès de me faire attendre? Ou bien encore me sait-il très capricieuse? » « Me suis-je montrée trop exigeante lors de mon dernier rendez-vous ? L'amour courtois n'existe plus. Tiens, je devrais noter ça. Ça ferait la bonne première page de ce roman qui ne veut pas sortir de moi. Césarienne. Ça y est, je souris de nouveau. Je n'aime pas sourire. Cela me trahit: je ne suis pas d'accord avec moi-même. » « Il est quelle heure en ce moment à Londres? Paul et Mary dînent ensemble à l'office. Ils parlent de moi, se demandent ce que je peux bien faire toute seule à New York. Elle ira loin, cette petite, elle ira à New York. »

Qui a dit à Lucy « Je préfère une Lady qui devient secrétaire qu'une secrétaire qui devient Lady, c'est plus banal et c'est moins drôle. Ces dames-là, quand elles réussissent, oublient tout ce qu'elles étaient, fraîches, jolies, désirables, maladroites et tellement charmantes dans leurs maladresses. Et elles n'apprennent jamais totalement leur nouveau rôle. La vie les déguise, ce sont des mortes ambulantes, bien habillées, bien maquillées avec cet éternel Touch of Youth qui les rend inaltérables. Elles enterrent leurs maris, ces bienfaiteurs, et attendent en glorieuses un dernier acte qui ne vient jamais, quatorzième, quinzième, seizième acte: le one-woman-show d'une secrétaire qui devient Lady n'en finit jamais de finir. La mort capricieuse prend sa revanche en tardant à se présenter en coulisses. C'est sa manière de punir. » Et Lucy sourit : c'est ainsi qu'elle se définirait si elle avait à se définir dans un roman. Mais au diable ce projet. Lucy pose sur son visage le masque de satin qui l'aveugle, plaque la nuit sur son visage. « Vous avez de très belles rides, madame, il ne faut pas les combattre, il faut les aimer. »

Lucy Balfour aime la mort. Pourquoi pas. Sur la table de chevet, près de son lit-fourrure, il y a le téléphone (pour Jack), la photo de Barnaby (13 juillet 19.., Antibes, une heure plus tard il va faire une chute stupide entre deux yachts, sa tête éclate entre les coques des deux bateaux, c'est toujours la même histoire, comme si on devait se sentir coupable de telles stupidités) et il y a la photo de Lammert (trente ans, le jour de ses trente ans, il y a un an déjà, il va prendre l'avion pour Lusaka, son premier poste d'ambassade, il sourit à la descente du taxi, aéroport de Schipol, Amsterdam, c'est Lucy qui prend la photographie. Elle ne le reverra plus que mort, à Lusaka, autre histoire d'aéroport: Lammert vient accueillir Lucy, sa voiture fait une embardée, prend feu: le corps calciné de Lammert et de la voiture ne feront plus qu'un. Lucy n'aura même pas la force de pleurer).

L'amour courtois n'existe plus: il brûle. L'amour sniffsniff n'existe plus non plus. Il n'est que le mensonge de ceux qui veulent narguer la mort. Et Lucy aime la mort, cette rivale qui vient de lui voler Lammert, un rêve de jeune fille de Carpentras. Et quand Lammert la prenait dans ses bras, il était sincère, Leur amour fou était parfaitement raisonnable. Lammert faisait l'amour les yeux grands ouverts. Il se donnait. C'était il y a dix mois, à Lusaka. La fin d'une histoire, le début d'une autre. Lucy disait volontiers qu'elle avait l'âge auquel il ne suffit plus d'un regard pour parler. Lammert un instant, très tard dans sa vie, l'avait distraite de cette pensée mordante. Elle avait suivi la carrière de Barnaby Balfour du temps de sa splendeur. « Tu es, disait-il, notre petite Mademoiselle de Carpentras, et une petite Mademoiselle de Carpentras, c'est tellement plus beau que petite Mademoiselle de Paris, disons que c'est inattendu. » Elle suivrait la carrière de Lammert du temps de sa splendeur. « Vos jambes auront toujours vingt ans, et vos seins seront toujours à la coque... » Mais qui parle? Eux? Ils sont là. Ils se cachent dans la fourrure.

Le masque fait la nuit sur le visage de Lucy. Demain, après-demain, Jack téléphonera. Lucy se mord les lèvres: elle ne veut pas se faire de promesses, se prendre au piège de ses propres affirmations. Le masque, c'est la nuit, l'apprentissage de la mort. Lammert, es-tu là? Dix-septième étage, Veronese Suite, 113, Central Park South, New York City. Je suis seule et je t'attends. Dix mois sans toi, c'est trop.

 

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