Hôtel Styx (1989)

Note du chat: A l'heure où l'aide au suicide et l'euthanasie font parler d'elles plus que jamais, je commence la relecture d'Hôtel Styx, l'un de mes romans préférés. Nous sommes au tout début de novembre 2007. La semaine de la Toussaint se termine. L'automne est encore magnifique. Je joue avec les feuilles mortes et dors beaucoup. Le froid s'installe et le brouillard n'est pas loin. La neige non plus.

Plusieurs villes suisses sont nommées au début du roman : Zurich, puis Genève. L'horloge parlante de Tokyo joue un rôle important dans le récit, puisqu'elle n'arrête pas d'indiquer l'heure (précise) dans un appartement chic et désormais vide d'une présence féminine essentielle, à l'autre bout de la planète.

La première édition du roman a été achevée par les éditions Albin Michel en 1989, la seconde aux éditions du Livre de poche en 1992.

4ème de couverture: Un roman ne se raconte pas, il se vit. Pour le plaisir donc, jouissance & réjouissance, voici un hôtel au nom fatal où se retrouvent des êtres qui y viennent en sachant qu'ils n'en reviendront pas. Il y a Madame, la propriétaire ; son fils Caron ; les clients. Dora, Julien, Samuel, Minna, Wilfrid, Hélène, Claire, Hermann, le professeur, l'Irlandais, Gisèle, Jacqueline, Jonathan et tant d'autres, un peu de vous, un peu de nous, un peu de tous. Jugement : le roman le plus tendre et percutant de Navarre, Yves, né en Gascogne en 1940.

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Extrait:

La nouvelle cliente de l’hôtel se présenta, « je m’appelle Dora. J’ai trente-sept ans. J’ai vécu dix-sept ans avec Karl. Je n’ai connu que lui. À vingt ans, je ne savais rien de la vie. Karl est banquier, fils de banquier. Un homme idéal, beau, sa beauté, ses grains de beauté, ses défauts, l’odeur de sa peau notamment quand il rentrait de l’escalade, d’une période militaire , du ski ou de l’aviron. Il ne faut pas faire de commentaires, m’a-t-on dit, je suis heureuse d’être parmi vous. Karl et moi n’avons pas eu d’enfant. Je suis née à Naples, de père argentin et de mère roumaine. Je ne voulais pas avoir d’enfant à Zurich. Ce n’est pas une ville pour des enfants. Les années ont passé. Je me suis un peu fanée. Karl a découvert une autre femme. Elle est jeune comme je le fus. Il y a trois semaines, il m’a annoncé qu’il partait pour le Brésil, des affaires, des contrats. Il me donnait trop de précisions. Il partait donc avec elle. J’ai fait l’amoureuse de toujours. Je l’ai laissé partir avant-hier au matin, sans le questionner. Je ne sais plus qui m’a donné l’adresse de cet hôtel. Me voici. Sitôt Karl parti, j’ai fait ma valise, mes robes préférées, mes vêtements les plus doux, deux ou trois objets de mon enfance, quelques bijoux si cela est nécessaire et, avant de quitter la maison, m’étant assurée que la femme de ménage ne viendrait pas en mon absence, j’ai décroché le téléphone, j’ai composé le numéro de l’horloge parlante de Tokyo et j’ai laissé le téléphone décroché. Quand Karl reviendra, il raccrochera le téléphone instinctivement, un mois plus tard il paiera la note . Je n’ai connu que lui, vous comprenez ? »Bous comprenons, dit Madame, cela suffit pour les présentations. » Madame donna le signal du petit déjeuner.

« Au début, expliqua Madame à Dora en la conduisant à sa chambre, nous assurions le service individuel de restauration. Mais chacun restait à sa table. Chacun guettait l’autre. J’ai vite opté pour la table d’hôte. Je veille chaque jour au plan de table. » Un long couloir au premier étage. Des lucarnes à droite, des portes numérotées à gauche et, à chaque extrémité, des issues de secours flanquées d’extincteurs, taches rouge vif, moquette bleue, épaisse, à chaque pas comme un soupir étouffé et un lointain grincement de parquet. Rien de vraiment signalé. Madame dit « toutes les chambres donnent sur la mer. Avec balcon. Été comme hiver, la mer est belle. L’air est bon ».

Dans la chambre, Dora remarqua qu’il n’y avait pas de miroir appliqué au mur, comme à l’ordinaire, au-dessus du bureau qui servait de coiffeuse. C’était très bien ainsi. Elle arrivait avec l’idée d’écrire quelques lettres pour le plaisir de l’adieu, un plaisir qu’elle jugeait suspect tant elle se sentait déjà hors du monde, loin du monde. Elle n’aurait pas à se regarder en écrivant. En voyage, dans les hôtels, le miroir avait une signification quand elle devait se maquiller, se préparer, veiller à elle savait trop quelle beauté pour Karl et Karl uniquement. Ce fut la première chose dont elle se réjouit. Il n’y avait pas non plus de papier à fleurs, l’habituelle vilaine lithographie au-dessus du lit, les dépliants bariolés du syndicat d’initiative de la région, trois fleurs tristes dans un vase. La salle de bains était vaste et claire. Où était-elle ? Qui avait dormi là, la nuit d’avant ? Déjà tout était propre et net.

« Nous ne prévenons jamais du jour du départ, dit Madame en ouvrant la porte-fenêtre, et il ne faut pas poser de questions. » « Je le sais », répondit Dora.

Madame était sans âge, un peu forte, les cheveux blancs, des mains fines et des yeux bleus, regard transparent. Elle parlait distinctement. Elle avait comme un accent étranger, un accent de l’Est, que le temps aurait lissé, quasiment effacé. Cela donnait du charme et du carré à ce qu’elle disait. « Vous n’avez prévenu personne ? » « Personne. » « Vous avez payé l’aiguilleur ? » « Il a l’argent. » « Alors oubliez tout, ce sera la douceur. » Madame prononçait le mot douceur en roulant légèrement le r, une dureté. « Vous pouvez lire le règlement de l’hôtel, mais il n’est plus vraiment valable. Quand on a pris une décision, les règlements n’ont pas d’importance. Ou seulement, pour le confort des suivants. Pour qu’ils puissent venir comme vous êtes venue. Merci de le lire quand même. Bienvenue. Vous vous ferez des amis. Vous ne pouvez plus repartir, vous le savez ? » « Je le sais. » Madame quitta la chambre. Dora posa la valise sur le lit, prit le règlement et sortit sur la terrasse.

Pour joindre l’aiguilleur, elle avait appelé le numéro qu’elle gardait depuis des années dans son carnet, sans aucune mention. Sa décision était donc prise depuis longtemps. De qui tenait-elle ce numéro ? Alma, Marie, sa mère Nadja, Antoinette quand elle lui avait rendu visite à l’hôpital, Virginie quand Joseph l’avait quittée, Helyett, Suzanne, Jacqueline, Lola ? Un répondeur automatique, une voix d’homme, la voix disait que le message pouvait être « relevé à distance ». Une heure plus tard, l’homme avait rappelé, de loin. Londres, Berlin ou Amsterdam, elle le devina à la petite musique en cliquetis quand elle décrocha. L’homme appelait-il de plus loin encore ? L’interrogatoire avait été bref. Dora avait expliqué sa décision froidement, rendez-vous avait été pris en gare de Genève, un peu avant minuit. « J’aurai votre billet, avait dit l’homme, il y a une place de libre pour vous. » Elle avait pris le train qui venait de Vienne. On l’attendrait à l’arrivée.On la transporterait au petit jour, cinq à six heures de trajet. Elle ne devait pas savoir l’adresse. Un homme l’attendrait pour le transport, un homme avec une écharpe bleue et une pancarte avec son prénom. L’aiguilleur avait compté les billets de banque un à un. Il avait dit « nous prenons aussi les gens gratuitement. C’est selon. » Pour Dora, ce voyage n’avait pas de prix. Karl, lui, paierait la note de téléphone. Elle s’était dit « chacun doit à l’autre ce qu’il n’a pas su recevoir ».

Elle était là, enfin là, sur la terrasse. Elle lut le règlement. Hôtel Styx. La direction de l’hôtel vous souhaite la bienvenue et vous prie de bien vouloir prendre en considération les consignes de sécurité dont le respect s’impose pendant votre séjour parmi nous. Merci. Puis une double page intérieure avec, à gauche et en lettres capitales, JAMAIS ; à droite, dans le même caractère TOUJOURS. Dora regarda la pelouse en contrebas, des bancs, une allée médiane, une tonnelle, un muret, une haie de troènes taillée de manière rectiligne, impeccable, irréprochable, un soin exquis ; elle regarda le bord de la falaise, la mer argentée, striée de vagues écumantes. Le ciel était nimbé. L’air embaumait. Elle respira profondément. Le sentiment de ne plus savoir où elle était et, en regard de ce sentiment, celui d’avoir toujours trop su où elle se trouvait, où elle en était, lui plut. Elle poursuivit sa lecture, plaisir presque enfantin. JAMAIS : 1) ne jamais laissé au vu bijoux, objets de valeur ou argent dans sa chambre ; 2) ne jamais inviter des étrangers dans sa chambre, ni confier le numéro de celle-ci ; 3) ne jamais autoriser l’entrée de sa chambre à des ouvriers ou réparateurs si on ne l’a pas demandé ou si la Direction de l’hôtel n’a pas prévenu ; 4) interdire l’entrée de sa chambre à des personnes chargées d’un service non demandé ; 5) en cas d’établissements de rapports avec des personnes inconnues ne jamais révéler le nom de son hôtel ni le numéro de sa chambre ; 6) ne jamais parler de projets spécifiques ou de futures éventuelles excursions en public ou en présence d’étrangers ; 7) ne jamais quitter l’hôtel avec la clé de sa chambre ni la montrer dans des lieux publics. Dora sourit, rentra dans sa chambre, s’assit sur le lit, à la fois ébahie et ravie. Elle poursuivit, TOUJOURS : 1) surveillez toujours vos bagages. Ne les quittez pas des yeux, ne serait-ce qu’une minute ; 2) déposez vos objets de valeur au coffre de l’hôtel, le plus tôt sera le mieux. L’hôtel n’est pas responsable des objets de valeur qui n’auront pas été mis en dépôt ; 3) fermez toujours la porte de votre chambre en sortant. Essayez du même geste de l’ouvrir afin de vous assurer qu’elle soit bien loquetée, même si c’est pour un temps très court ; 4) maintenez toujours la porte close de l’intérieur quand vous êtes dans la chambre ; 5) fermez toujours vos valises après les avoir vidées et rangez-les au fond du grand placard. Si vos valises ont une serrure, fermez-la également ; 6) protégez toujours votre clé. Assurez-vous bien de la remettre en main propre au responsable de l’accueil. Ne la laissez jamais traîner sur le comptoir ; 7) prévenez toujours et immédiatement la Direction si des faits étranges se produisent comme des inconnus qui frappent à votre chambre, ou encore personne à la porte si vous ouvrez ; 8) par mesure de sécurité, la Direction de l’hôtel vous demande de bien éteindre cigarettes et cigares avant de vous coucher.

Dora hausse les épaules, un frisson, étrange ce règlement que d’autres ont palpé avant elle et que Madame ne juge plus valable. Elle le glisse dans le tiroir de la table de chevet où se trouve déjà une bible, Holy Bible, en anglais ? Dora ne veut pas avoir peur. Elle se dit, pour l’amusement, qu’elle n’a jamais songé fermer ses valises vides par peur d’un voleur et qu’il y a eu de l’insouciance entre Karl et elle. Ce n’est pas vraiment à cause de Karl qu’elle a décidé ce séjour sans retour, mais pour des raisons qu’elle tait à elle-même, et dont elle ne veut pas connaître la nature, encore moins la formulation. Peut-être le souvenir d’été heureux, au bord de l’Adriatique, émerveillée qu’elle était du couple que formaient Nadja et Jorge, ses parents ; l’odeur des buis fraîchement coupés ; les allées de la villa Picino ; ni frère ni sœur ; le ballet des voiliers et des bateaux à vapeur ; le mutisme de ses poupées ; une solitude comme un isolement à perpétuité. Une perpétuité de temps passé à attendre. Quoi, quoi d’autre ? Non, elle ne veut plus rien nommer de tout cela.

Elle se lève, ouvre sa valise, suspend et range ses vêtements, place les quelques objets qu’elle a emportés, deux livres de contes et légendes, une photo de Karl devant le chalet de leurs week-ends, son carnet d’adresses, son stylo, des cartouches d’encre bleue, une broche, un collier, une bague, la bague de Nadja ; elle laissera le tout à vu. La valise n’a que des sangles. Elle se dit qu’elle n’a plus rien à perdre. À Zurich, le téléphone décroché donne continuellement l’heure de Tokyo.

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