Fête des mères (1987)

note du chat: début septembre 2008, juste un peu avant l'anniversaire du maître de Tiffauges le 24 septembre (mais qui s'en souvient), je termine la lecture de ce roman, de la même époque qu'Une vie de chat.

Le roman sort la première fois en 1987 et est aussitôt suivi de la version en Livre de poche en 1988. Claire Brévaille apparaît également dans Hôtel Styx. Pour la genèse du roman, voir le Carnet de bord (tiré de Romans, un roman. La couverture et la quatrième de couverture sont illustrées par Alekos Fassianos.

Texte complet en format pdf texte

 

Quatrième de couverture:

Elle s'appelle Claire Brévaille. le vendredi matin, avant-veillede la fête des mères, sans l'avoir vraiment décidé, elle quitte son appartement de banlieue et laisse un petit mot sur la table de la cuisine: je reviendrai. L'habitude, avec Pierre, son époux, est devenue une manière d'attachement. Ses enfants, Martial, Margot et Marc, ont déjà déserté la maison comme elle a quitté la sienne, rue Louis-Croisé quand elle a connu Pierre. Ainsi va la vie, qui quitte qui? Vendredi, samedi,dimanche, Claire Brévaille fera les cent pas avec le vent, dans Paris, seule. Reviendra-t-elle chez elle le dimanche soir pour la réunion de famille, sa fête, la fête des mères? Les souvenirs font assaut, elle croit partir seule et elle se retrouve nombreuse.

Roman vif, alerte, Navarre ici ajoute à la galerie de portraits de couples, et de femmes face au couple, qui va du Coeur qui cogne à Louise, en passant par Je vis où je m'attache. Une fois encore, au plus captivant, l'histoire de chacune et de chacun est livrée. Un livre qui brûle les doigts, enchante, surprend, parle du temps présent.

Yves Navarre, romancier, dramaturge, est né au coeur de la Gascogne en 1940. Lauréat du prix Goncourt 1980 pour Le Jardin d'acclimatation.

Un extrait:

UN

Une décision, ça ne se prend pas. Claire Brévaille se retrouva dans la rue sans même s'en rendre compte, un sac en bandoulière avec papiers d'identité, argent, chéquier, un autre sac à la main avec quelques effets personnels, une trousse de toilette, des photos de Pierre son mari, de Martial, de Marc ses deux fils et de Margot, la seconde. C'était un vendredi matin, l'avant-veille de la fête des mères. Elle avait simplement laissé un petit mot sur la table de la cuisine, bien en évidence, avec pour seul texte, je reviendrai.

Elle avait failli rédiger un autre message plus précis, ne vous inquiétez pas, je reviendrai mais elle avait senti•que c'était là courir le risque de prendre conscience, décidément, de ce qu'elle était en train de faire. Le je reviendrai suffirait. Et elle se livra à elle-même, comme on s'abandonne à un rêve, bon ou mauvais, pourvu qu'il autorise la parole et les actes. Elle ferait les cent pas avec le vent, un temps. Elle n'avait aucun compte à régler, aucune revanche à prendre, aucun jugement à porter, elle se sentait tout juste un peu hors d'usage, elle avait joué son rôle. Peut-être voulait-elle quitter la scène pour mieux marquer sa rentrée, être là pour le dîner du dimanche, retrouvailles, petits cadeaux et bises de moins en moins demanderesses. Elle n'avait aucun reproche à faire à qui que ce soit. Elle avait vécu une partie de sa vie et c'était déjà un exploit. Peut-être en chemin s'accuserait-elle, et ce ne serait pas toujours justifié. Elle le savait d'avance, spontanément. Lui plaisait l'idée qu'elle n'avait jamais auparavant caressé le projet d'un départ ou d'une fugue, et pourtant, elle était là, dans la rue, pour un résumé d'elle-même, être plus que jamais qui elle était, fille, femme, mère, épouse et seule. Comme tout le monde. Celui-ci? Celle-là? Elle va vers la gare. Nous sommes en grande banlieue. Ni chantage ni comédie ni intrigue, il fait beau, c'est de la faute au ciel bleu, elle a le coeur à la ritournelle.

Claire Brévaille a quarante-six ans. Pierre, son mari, a deux mois de plus qu'elle. Martial et Margot, les aînés, ont vingt-trois et vingt-deux ans. Marc est parti le jour de ses dix-huit ans. Tout s'est passé subrepticement, en douceur, ni vu ni connu. A chacun sa liberté. Martial a épousé Lou. Lou n'aime pas Claire. Margot vit avec Grégor. Marc a un ami. Pierre, depuis trois ans, ne pense qu'à son licenciement, la liste est prête, une vraie charrette. « Pour une mise à la retraite anticipée, c'est un peu jeune. » Il y a aussi l'indemnité de départ volontaire. Les enfants ont déserté. L'appartement est vide. Une famille en plein bonheur, quoi de plus rapace? Résidence George-Sand, bâtiment C, escalier principal, quatrième étage, le dernier, porte unique, vue imprenable sur une haie de peupliers et au-delà, comme l'esquisse d'un vallon, des pavillons, haies et jardinets, murs de meulière, image fixe. Claire Brévaille a soif. Au café de la gare, près du parking où Pierre laisse sa voiture, leur voiture, elle commande un café serré et un grand verre d'eau. Elle s'en va, elle reviendra. Sinon, elle aurait peur. Si elle tremble un peu, c'est parce qu'elle a marché trop vite. Une décision, ça survient, ça vous prend et vous emmène. « Un second café s'il vous plaît. » Elle a emporté l'argent des vacances. Quelles vacances, quel voyage désormais? Chez ses beaux-parents, au bord de la Jabeuse, et elle, Claire, la voleuse de Pierre? Il y a un train pour Paris toutes les vingt minutes. Elle prendra celui de 9 h 52. Le café est un peu amer et c'est très bien ainsi, un goût retrouvé, une fin d'adolescence quand on ne sait pas encore qui va ravir, qui va rapter, vous choisir et vous arrimer au grand mât pour une traversée unique, aller simple. Et pour tant et tant autour de Claire Brévaille, ce qu'il est convenu d'appeler l'entourage, ce fut comme un « parés à virer? Chavirez! ». Un an avant leur divorce, les Donadieu, Frédéric, Marie-Ange et leurs quatre bambins, s'étaient aménagé une péniche près du pont de l'Alma. Ils rêvaient. Ils étaient à quai. Marie-Ange était partie vivre avec Klaus, un sculpteur, du côté de Vancouver. Frédéric avait gardé les enfants, s'était remarié avec une Marie-Ange bis, « plus pondeuse que la première », avait dit Pierre, cinq enfants du second mariage, les « onze » vivent désormais d'un élevage de poules et de lapins, du côté de Béziers. Pourquoi, ce matin, Claire Brévaille pense-t-elle à eux? « Ah, mes amis, se dit-elle, si vous saviez tout ce que j'avais à vous dire. » Puis elle s'était surprise en train de sourire. Elle était joyeuse, elle partait.

Elle partait nombreuse, intacte, avec tant d'espoirs futiles et de souvenirs que l'on croit pour toujours ensevelis, un mot, un regard, un paysage et l'enfance qui revient constamment en mémoire, féconde, harcelante, invariablement prête, celle-là, à porter le pli du prince charmant et à livrer l'émerveillement d'un petit lopin de terre, près d'un muret, où l'on a rêvé d'un territoire à soi et soi seulement. Les dahlias surtout poussaient très bien. Qu'elle était fière, Claire, quand elle portait le premier bouquet de son jardin à Cléa, sa mère. C'était aussi le signal de la fin de l'été et de la rentrée des classes. Claire Brévaille, la tempe contre la vitre, un sac sur les genoux, l'autre à ses pieds, se dit qu'il doit bien y avoir une plaisance dans le malheur, s'il vient, s'il assaille, s'il veut s'installer, quand on ne l'entretient ni ne le provoque. Là, elle provoque un peu, mais elle ne veut pas le savoir. Elle rêvasse et ce n'est pas son genre. Antoinette Survin est morte d'un cancer du cerveau. C'est ça le malheur. Il faudrait que Claire Brévaille explique ce qu'elle entend par plaisance. « Ah, mes bons amis, murmure-t-elle, tout ce que j'aurais pu vous dire. » Le voisin d'en face a baissé son journal et l'a regardée. Elle a gêné quelqu'un, elle a rougi.

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