Évolène (1972 et 1982)

Évolène est le deuxième roman d'Yves Navarre.

C'est le plus suisse des romans de l'auteur: toute l'action se déroule à Saas Fee et Evolène. La France et la guerre (quelle guerre?) sont bien loin. La toute fin se déroule à Lausanne puis Pontarlier.

De merveilleuses pages rappellent l'ivresse des marches en montagne. Souvenirs essentiels de l'enfance.

On y retrouve aussi des compositeurs comme Robert Schumann, Ludwig van Beethoven, Igor Stravinsky ou... l'Abbé Bovet, bien connu des Suisses romands.

On y rencontre aussi Charles-Ferdinand Ramuz et, bien entendu, Elie Gagnebin.

On y assiste, ému, à une Fête du 1er Août idéale.

Le prénom de notre narrateur de 7 ans, David, sera à nouveau utilisé à plusieurs reprises dans des romans ultérieurs (voir par exemple Romans, un roman,)

Le présent roman a bénéficié de deux éditions, la première aux éditions Flammarion en 1972. La seconde au Livre de Poche en 1982.

Le livre est composé de trois chapitres:

I. Un peu d'eau froide sur le bout du nez

II. Un oiseau ivre sur un chapeau

III. Le rapt

Les trois chapitres en version pdf annotée

Ce qu'en dit Yves Navarre dans Biographie, tome II, chapitre 75. En sortant de la rue Racine, le 4 décembre, Yves s'attarde dans les petites rues, magasins, lumières aux vitrines, cadeaux de fin d'année. A la boutique Pan, rue Jacob, il achète un enregistrement de la sonate Waldstein et, de retour chez lui, l'écoute. Il revoit Adrienne, au piano. Il se revoit, enfant. C'est décidé, par suavité, il enroule une feuille sur sa Valentine, et tape, Evolène. Roman. Yves Navarre. Page 2, un peu d'eau froide sur le bout du nez. Page 3, on croit que je ne vois rien et ne comprends rien. Mais j'observe tout et je comprends tout. J'ai sept ans et le monde entier m'appartient. Du moins ce que j'en vois. Mon histoire se passe après une guerre. Ce genre d'histoire se passe toujours après une guerre, ce truc qui chamboule tout, cette impression de berceau froid, ce goût de lait allongé. Et pas de jouet, pas de jouet, pas de jouet...

Il écrira Evolène en vingt jours et vingt nuits. II a branché son répondeur automatique « je suis absent de Paris jusqu'au 24 décembre. Ce répondeur est enregistreur, vous allez avoir trente secondes pour me laisser un message ... » Yves sort uniquement pour prendre les repas et marcher un peu. Dans Evolène il livre, la livrée pas la dictée, l'histoire d'un petit garçon, David, malheureux, en vacances en Suisse, parce que ses parents s'aiment, surface du roman, son résumé de pacotille. Mais aussi et surtout, condensé, en un seul été, unité de lieu, unité de temps, ce qu'il a vécu avec Elie, la rencontre, l'émerveillement, le rapt d'un adulte par un enfant, la découverte de l'amitié et de la mort. Vingt jours et vingt nuits. On n'écrit pas un roman, il s'écrit. On ne décide pas d'écrire un roman, il survient. Il dévore. Il porte en soi le temps de sa course. Il entraîne. Il piaffe.

Le 25 décembre, Yves part pour Joucas avec le manuscrit achevé pour le corriger. Le 15 janvier il le fait retaper, frappe propre, impeccable, sans scories. Henri Flammarion le lit. Il convoque Yves. Il a été ému. « Vous avez une belle manière de parler de montagnes que je connais et que j'aime. Mais comment avez-vous pu vous souvenir de tout cela? » Yves préparera lui-même le bon à imprimer, corrigera lui-même les deux séries d'épreuves d'imprimerie. Le roman sort début mai. Yves a besoin d'une identité vraie. La première critique parue, il n'y en aura que deux, commence par, oublions Lady Black! Yves Navarre, avec ce second roman, n'attirera certainement pas le chaland... Perdu. Passage sous silence.

 

Voici les 4e de couverture des deux éditions.

1972

David a sept ans. Il passe ses premières vacances d'enfant, après la guerre (la guerre?), avec Pierre et Jeanne, ses parents, en Suisse. Mais Elie, vieil ami d'un grand-père que David n'a jamais connu, vient rompre l'harmonie de cette solitude à deux plus un que l'enfant vit avec ses parents. David est sans doute un petit garçon comme les autres. Pourtant, avec l'arrivée d'Elie, son univers de dessins et de crayons de couleur, de promenades en montagne, de questions sans réponses va bientôt s'ouvrir sur une manière de drame. Qui ravira qui? En fait Elie et David se font mutuellement conquête et David abandonne le monde de ses rêves et de ses dessins pour celui d'une brève amitié, amitié interdite parce que la mort plâne sur elle. David entrera dans le monde des grands, d'un pas, d'un seul.

La notice bibliographique indique ceci: Yves Navarre est né en 1940, à Condom. Études au lycée Pasteur à Neuilly. Actuellement concepteur-rédacteur de publicité. A publié aux éditions Flammarion, en 1971, son premier roman: LADY BLACK.

1982

David a sept ans et l'oreille de cet âge, au chiffre symbolique: absolue. Dans le cadre d'un été passé à la montagne, le petit garçon apprivoise un chien, et fait amitié avec le vieil ami de la famille, venu rendre visite à ses parents. L'apparition et, plus tard, le départ de l'ami, ouvrent à l'enfant le registre imprévu d'une autre dimension: au temps de l'insouciance, va succéder le temps de la gravité. Les lectrices et lecteurs de "Biographie" retrouveront dans Evolène la version romancée de la rencontre de l'auteur-enfant avec Elie Gagnebin, poète et géologue, célèbre bellétrien de Lausanne. La version la plus biographique n'est peut-être pas celle qui s'annonce telle.

La notice bibliographique indique ceci: Yves Navarre est né en 1940 en Gascogne. En 1971, il publie Lady Black, puis en 1972 Evolène et en 1973 Les Loukoums. C'est ce roman qui le fera connaître du grand public. Depuis, il a publié Le Coeur qui cogne, Killer, Niagarak, et, plus récemment, Le Petit galopin de nos corps, Kurwenal, Je vis où je m'attache, Portrait de Julien devant la fenêtre, Le Temps voulu, Le Jardin d'acclimatation (prix Goncourt 1980), Biographie et Romances sans paroles. Auteur de théâtre, ses pièces - Il pleut si on tuait papa-maman, Histoire d'amour, Freaks Society, La Guerre des piscines, Les Dernières Clientes, Dialogue de Sourdes -compose une oeuvre tout aussi originale que ses romans.

La première page de la version du Livre de poche donne un plus large résumé de l'oeuvre (repris en partie dans la 4e de couverture):

Quelque chose me dit que les grands voient de moins en moins et parlent de plus en plus, songe David, qui a sept ans et l'oreille de son âge. Absolue. Aussi absorbe-t-il avidement tout ce qui passe à sa portée: impressions, conversations de ses parents souvent inachevées ou virant en dérapages contrôlés par crainte de trahir le monde des adultes devant l'enfant unique qu'il est, ou promenades en montagne, lors de cet été de la Libération passé en Suisse

Elie, ami d'un grand-père que David n'a pas connu, rend viste à pierre et Jeanne, ses parents. Entre eux, des liens mystérieux apparaissent, se tissent à chaque instant, sans se définir clairement. Ce que David ne comprend pas, il le ressent encore plus violemment. Et le moment arrive où le vieil homme se penche sur l'enfant: coup de foudre de complicité qui, sans le dire, exclut le couple de ses parents. Couple fort et uni d'un côté, tandem de sensibilités complémentaires de l'autre, entre Elie et David. L'étrangeté surgit quand le petit garçon prend simultanément conscience de la vie qui s'annonce - frère ou soeur - chez sa mère, et de "la Mort qui frôle toujours celui qui parle d'elle. Elie".

Quand s'achèvent ces vacances, David pressent que leur fin est aussi le commencement d'une autre dimension, neuve pour lui, et qu'autemps de l'insouciance, va succéder le temps de la gravité. C'est peut-être cela qu'on appelle l'âge de raison. Les lectrices et lecteurs de Biographie retrouveront dans Evolène la version romancée de la rencontre de l'auteur-enfant avec Elie Gagnebin, poète et géologue, célèbre bellétrien de Lausanne. La version la plus biographie n'est peut-être pas celle qui s'annonce telle.

Elie Gagnebin, géologue, belletrien et créateur du rôle du lecteur à la première de l'Histoire du soldat en 1918, est issu d'une famille à l'histoire très riche. Henri Gagnebin, son frère, est le fondateur du concours international d'exécution musicale de genève. Initialement, il l'avait imaginé au niveau national en passant successivement à Bâle, Berne, lausanne, Genève, Zurich... Fondé en 1938, le premier concours eut lieu en 1939, avec pour 1er lauréat Arturo Benedetti-Michelangeli.

Un des ancêtres d'Elie est Abraham III Gagnebin chez qui Jean-Jacques Rousseau passa quelques jours, à la Ferrière.

Pour un excellent article sur cette famille, voir : Philippe, P., Les Gagnebin de Renan et de la Ferrière, Bulletin des médecins suisses, année 82, n°5, 2001, p. 172-173.

Extrait du début

On croit que je ne vois rien et ne comprends rien. Mais j'observe tout et je comprends tout. J'ai sept ans, et le monde entier m'appartient. Du moins ce que j'en vois.
Mon histoire se passe après une guerre. Ce genre d'histoire se passe toujours après une guerre, ce truc qui chamboule tout, cette impression de berceau froid, ce goût de lait allongé. Et pas de jouet, pas de jouet, pas de jouet.
Alors vient l'été de la Libération. Les parents retrouvent leurs amis d'avant-guerre. Ils laissent leur enfant dans un coin, et ils célèbrent la Liberté. Ils parlent de Demain et de la Cité. - Jeanne, dis-moi Jeanne, qu'est-ce que c'est que la Cité ? - C'est la ville, David, la ville où tous les hommes seront enfin heureux. - Heureux ? Jeanne réfléchit. Son fils la regarde intensément. Il attend l'autre réponse, la vraie, celle qui vient toujours après. - C'est la ville où les hommes cesseraient de pleurer sur leur bonheur. - Bonheur ?
Alors, Jeanne murmure, comme si elle se parlait à elle-même, pour elle-même, et David l'entend, David comprend. - C'est un rêve ... Alors vient l'été de la Libération. Les parents célèbrent la Liberté avec leurs amis. Et s'ils n'ont qu'un enfant, ils le laissent seul, dans un coin d'Hôtel. Un coin d'Hôtel, en Suisse. - Mais il sait très bien jouer seul, dit Jeanne pour s'excuser.
Et le soir, elle vient me border dans mon lit. Et l'odeur des draps blancs m'envahit. Je sens que je vais m'envoler. Voler au-dessus du Cervin. Cette nuit, j'irai faire un tour en Italie. Que je ne connais pas. C'est tellement agréable de passer ses vacances en Suisse. A une nuit de rêve de tout.

Saas Fee, c'est beau, c'est perdu dans la montagne. On y accède à dos d'âne. La grand-route n'est pas achevée. Pierre a l'air de regretter ces travaux. Pierre, c'est mon père. Et il dit à Jeanne quelque chose d'acidulé comme « C'est dommage ... » ou bien, « C'est la dernière année ... » et chaque fois que le sentier des ânes se rapproche du chantier, coulée de macadam, serpent s'attaquant à la montagne géante, Pierre regarde de l'autre côté. Du côté du ravin, ou plus haut, du côté du Cervin. Il fait semblant de ne pas entendre le bruit des bulldozers. Il fait semblant. Et Jeanne s'agrippe aux rênes : elle se sent prise de vertiges. Moi, je me tiens tout droit. Tout droit sur mon âne, et je lui parle. « Je t'aime. C'est beau, beau. » Et l'âne a l'air de comprendre ce que je lui dis. Evidemment, il faut que je lui dise des choses très simples comme ça. Mais il me comprend et me répond avec ses oreilles.

Là-bas, tout en bas, dans la vallée, nous avons laissé la voiture. La voiture, une ville, et la pluie. Le moment le plus exaltant fut la traversée des nuages. Leur douceur. Leur caresse. Et la joie franche, éclatante de surgir au soleil. A ce moment précis, Pierre montre d'un geste large de la main droite la surface des nuages, et dit en riant qu'il est « propriétaire de ça ... ». Alors je ris parce qu'il rit. Mais au fond de moi-même, je me dis que cela est très grave: Pierre sait donc marcher sur les nuages. Et si Jeanne le suivait? Et si Jeanne passait à travers ? Le papa marche, la maman tombe.

Saas Fee : un village dans un cirque de pics et de glaciers, un village dans la paume de la main de la montagne. Notre Hôtel s'appelle Alphubel . Jeanne prononce Alfoubel. Je suis ravi de me trouver dans un endroit où il y a tant de fous et tant de fées. Je me sens chez moi. Je caresse mon âne. Mon.

Version intégrale pdf du premier chapitre

Version intégrale pdf du deuxième chapitre

Version intégrale pdf du troisième chapitre

 

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