L'Espérance de beaux Voyages  (1984)

Il s'agit d'un tour de force tel qu'on pourrait l'imaginer d'un Maître-artisan du Moyen-Âge, d'un défi remporté haut la main : écrire 365 lettres, une par jour, toutes semblables et pourtant toutes différentes, durant une année.

Le titre est emprunté à Charles-Albert Cingria, écrivain suisse.

 

Quatrième de couverture de été/automne.

En France. De nos jours. Des personnes différentes écrivent à des personnes différentes, tout au long de quatre saisons. Voici les deux premières : l'été et l'automne. A chaque lettre, un univers, un rapport, une demande, une situation, une attente. Ce roman, composé de lettres écrites chaque jour, au fil des saisons, pressent et sollicite le lecteur comme collecteur et auteur de correspondances. Chaque jour, une rencontre avec une personne qui, l'instant d'une lettre, n'a pas le temps de devenir un personnage qui joue ou se joue la comédie. Ce qui compte c'est la foule, les rencontres, la multiplicité des demandes. Chacune, chacun se présente, dit, appelle, exprime. Chacune, chacun espère vivre sa vie ou une autre vie, c'est selon les rêves. Chacune, chacun voyage à sa manière.

Un portrait de société tracé avec impressionnisme, par petites touches. En voici la première partie. Viendront ensuite l'hiver et le printemps. L'ensemble composera les quatre saisons d'un temps présent.

 

Les lettres sont ainsi réparties en quatre saisons et en deux tomes : été/automne et hiver/printemps

version intégrale pdf de l'été

version intégrale pdf de l'automne

version intégrale pdf de l'hiver

version intégrale pdf du printemps

 

Extrait de l'automne

(qui commence par une lettre du 24 septembre, date anniversaire d'Yves Navarre).

Automne

Samedi 24 septembre. J'étais dans le train Paris-Bruxelles-Amsterdam. Je venais de te quitter avec espoir de te revoir dans trois semaines. J'aurais fait n'importe quoi. Je regardais avec insistance celles et ceux qui passaient dans le couloir. Mon regard venu d'un peu plus bas, du fauteuil dans le compartiment, à travers la vitre, les effrayait. C'était un regard regardant. J'appelais à l'arrêt et à la confidence. Les trains me rendent fou quand je viens de quitter quelqu'un. Renaît alors en moi le sentiment de l'enfant volé dont on m'a raconté plusieurs fois la même histoire, avec variantes, quand j'étais petit. Il était volé parce qu'il était roi, il était volé parce qu'il était beau, et était volé parce qu'une mauvaise fée lui voulait du mal, il était volé par des bohémiens qui le faisaient travailler dans un cirque, il était volé par son vrai père donc le sien était faux, il était volé par les Russes qui allaient faire de lui un espion, il était volé par des marins qui lui faisaient peler des pommes de terre. Ce dernier enfant volé n'avait jamais vu Valparaiso. De la soute, il avait entendu le bruit du port, c'est tout. Mais le bruit d'un port est toujours le même. L'enfant volé n'avait pas vraiment voyagé. Après, j'ai raconté des histoires. Maintenant on ne veut plus d'elles. J'aurais fait n'importe quoi pour parler à mon voisin de gauche et à ma voisine d'en face. Mais ils lisaient. Et quand je levais les yeux, ils baissaient les leurs. Alors, j'ai arpenté les couloirs du train. Furtivement en passant, wagons de première classe puis wagons de seconde classe, j'ai essayé de croiser un regard, au fouetté, au dixième de seconde, ne serait-ce que cela, mais je n'ai même pas obtenu une de ces attentions. Alors au bar, au milieu du train, je me suis accoudé, j'ai commandé un café. On me l'a servi, je l'ai payé. Et j'ai attendu les autres consommateurs. Leur manière de choisir une boisson ou un sandwich, leur manière d'écraser leurs cigarettes dans un cendrier ou par terre, leur manière de faire semblant de ne pas se sentir regardés, toutes ces manières, dans un train, de chacune et de chacun, quand tout le monde a peur malgré tout, malgré soi, et pourquoi, de se livrer entre deux gares pour la plus absolue confidence. Le paysage défilait, grève générale en Belgique, le pays était dit paralysé et cela ne faisait qu'ajouter au sentiment d'abandon et d'isolement. Les répétitions auront lieu pendant quinze jours à Amsterdam. Je connais bien cette partition. Je la chanterai pour toi, ma voix fondue dans celle du choeur. Je ne fais qu'un remplacement. Tu me manqueras. J'ai commencé cette lettre peu après les lumières dans la nuit de Rotterdam. Il y a en moi un enfant volé qui chante et qui t'aime. J'aurais voulu le dire à quelqu'un pendant ce voyage et tuer le temps en te disant nous n'avons même plus la mémoire de nos vies. Le goût du soi nous a quitté. Avant de chercher l'hôtel j'achèterai un timbre et une enveloppe et je posterai ce message. J'aurais voulu parler de toi à quelqu'un. Mais c'était trop sur mon visage. Et je comprends désormais ta peur de moi. Je t'aime. C'est trop. Est-ce trop ? Les douaniers m'ont demandé ce que j'avais à déclarer. J'ai souri. Alors ils ont fouillé mon sac. Les gens du compartiment ont regardé ce qu'il y avait dedans. C'est tout ce que nous nous sommes dit. J'aurais fait n'importe quoi. J'ai fait n'importe quoi. Je pensais à cette pancarte, à l'entrée du dancing où tu m'as emmené, il fallait descendre un escalier, descendre, et sur le plafond on pouvait lire ici lieu de drague mais pas lieu de drogue. Je t'embrasse. L'enfant en moi attend qu'on le vole. C'est quoi un amour heureux ? Quand ce n'est pas encore de l'amour ? Alors, .moi c'est trop tard. Je ne pense qu'à toi et j'aurais fait n'importe quoi pour parler à quelqu'un. Quelqu'un d'autre. Salut, bonsoir ma passante, et adieu peut-être, adieu jusqu'au revoir si revoir il y a, adieu tout court car je ne te ferai pas signe si tu ne me fais pas signe à mon retour. Le séducteur en moi a peur d'être séduit. Je me suis inventé une petite histoire quand je te tenais dans mes bras : tu me volais. Tu m'emmenais. « A quoi penses-tu ? » me disais-tu après l'amour. Je répondais « à rien ». En fait, je pensais que ce n'était pas encore ça, le vol, la grande aventure. On m'a menti quand j'étais enfant. Le vie, ce n'est même pas un rapt. Le train encore en gare d'Amsterdam. Une enveloppe et un timbre, d'abord. Stop.

Dimanche 25 septembre. Cher André. Ta lettre m'attendait au retour d'un abominable voyage en Autriche où j'avais dû rejoindre précipitamment ma grand-mère dont le mari âgé de quatre-vingt-un ans venait de succomber à une crise cardiaque dans un hôtel aux confins de l'Allemagne. Peut-être revivrai-je un jour ces instants avec un peu plus d'humour britannique car, voyager dans un décor montagné, sous la pluie, dans une auto, avec pour passagers une vieille dame effondrée mais exigeante et autoritaire et un cadavre pomponné avec art pour donner aux autorités de deux frontières l'impression d'un simple sommeil est une épreuve tragi-comique. Mais revenons à ta lettre qui dès mon retour m'a permis d'oublier ces événements et surtout de retrouver intact, comme je l'avais ressenti il y a plus de dix ans lors de notre rencontre, ce souffle de jeunesse, de vigueur, mais aussi, en dépit de notre désormais plus que quarantaine, une fantastique impression d'unité, de continuité et de solidité. Merci encore pour ces plaisirs que tu sais si bien prodiguer à l'esprit. J'ai l'impression que nous pouvons renaître et que nous sommes plus solides, beaucoup moins vulnérables qu'auparavant. Si tu viens à Paris, et si tu en as le temps, déjeunons ensemble, cela me fera le plus grand bien. Pierre-Etienne.

26 septembre. Heureux anniversaire à toi. Je viens d'écrire une petite histoire en guise de lettre de voeux. Cette histoire me plaît parce qu'elle me concerne. Pourtant, j'ai envie de te l'adresser comme un cadeau, Voici. C'est peut-être un rêve. C'était l'année de mes trente ans. Nous sommes entrés un soir dans un petit cinéma étrange que je pensais cependant connaître. Nous n'avions pas eu le temps de parler du film auparavant mais quelle importance, j'étais si contente d'être en ta compagnie. La salle était obscure, le film avait commencé. Tu m'as proposé un siège, au bout d'une rangée, assez à l'avant, puis tu es allé t'asseoir un peu plus loin, au milieu du deuxième rang, Ah bon ! Je regardai autour de moi, timidement, et n'aperçus que peu de monde. On s'est souri, échangeant des petits signes complices. Le film me paraissait très intellectuel et subtil, en tout cas, je ne comprenais pas tout. Heureusement, il y avait des sous-titres en plusieurs langues. Je me tenais très sagement à ma place, contente de te savoir assez proche, t'adressant des sourires lorsque tu te retournais. La séance était longue. A un moment tu m'as offert une glace ou quelque chose, je ne sais plus. Au bout d'un temps très long, je me suis sentie fatiguée d'être assise là. Je nous imaginais sous la lune, au bord de l'eau. C'est à cet instant précis que je me suis rendu compte que mon siège était un strapontin. Plus tard, mon dos me fit souffrir. Depuis de longues minutes, je m'étais penchée de biais, tentant de distinguer s'il y avait quelqu'un à côté de toi. Je n'y voyais pas bien mais tu semblais toi-même si absorbé que j'en conclus que tu n'étais plus seul. En me soulevant discrètement, je vis une dame, penchée vers toi. J'étais très mal à l'aise. Le film devait être ennuyeux. Ou alors, j'avais soif ou faim, peut-être. Je te fis des signes que tu ne pouvais pas apercevoir. A ce moment-là, j'ai lu le sous-titre qui disait L'amitié, c'est comme une tartine sans beurre. J'ai eu envie de pleurer, moi qui aimais l'amitié et le beurre, Je t'ai adressé un nouveau signe auquel tu as répondu d'un vague geste de la main ou d'un sourire mélancolique, comme pour calmer mon impatience. Alors j'ai attendu un long moment et puis j'en ai eu assez d'attendre. En quittant ma place, le strapontin a claqué presque sèchement. Tu m'as regardée, l'air surpris, puis navré, mais tu es resté assis. Dehors, l'air était à l'orage. Cependant je me suis sentie mieux. Presque aussitôt. Heureux anniversaire à toi.

Mardi 27 septembre. Chers parents. Je ne saurai jamais ce que vous avez souhaité pour moi, ni quelle vie ni quel accomplissement. Chaque jour je vis, je meurs, je m'en vais, je reviens, je termine et je recommence. Chaque matin, délabré, je me refais une espérance. Chaque soir, désespéré, je vais vers mon lit, avec une frayeur, pire que de la peur, et je me couche avec le sentiment de ne même plus vivre mes nuits. Le piéton célibataire vous salue de loin, de bien loin, puisque vous n'êtes plus. Chers parents. II fait beau. Très chaud. Sur toute la France. C'est l'été de 1'automne, et je brûle de vous poser les questions qui ne peuvent être posées qu'après, quand tout est fini pour les uns, vous, et quand tout continue pour l'autre, moi. Le soleil se couche. Le paysage est bleu devant l'horizon, rouge derrière. Le vent souffle comme dans un roman dévorant. J'ai fait fausse route. Je me suis trompé à tous les carrefours. Je ne saurai jamais ce que vous avez rêvé pour moi, ni quelle épreuve ni quelle réussite. Je tombe avec le soleil qui tombe. Il y a le bureau, la fenêtre et la vue. Il y a le vent qui souffle comme dans un roman épatant. Je n'ai jamais fait ce que l'on me disait de faire, je dis bien « on ». Et je tire de moins en moins de satisfaction de ce que j'ai entrepris. Plus j'avance et plus je me perds. Je n'ai même plus l'impression de vivre mes nuits. J'ai peur de « garder le lit » comme on dit, je dis bien « on », et d'être gardé par lui. Définitivement. Chers parents. Je n'ai suivi qu'un chemin en me trompant toujours et celles et ceux de la bonne route m'ennuient. Chers parents. Je ne saurai jamais ce que vous avez craint pour moi, ni le froid ni la séparation. Chaque jour, je me lève avec le jour et je meurs avec lui. Je fuis, j'affronte, je m'élance, je trébuche, j'ai des blessures partout, au front, aux coudes, aux genoux, celles qui se voient, et des bleus profondément. Il va falloir que je tienne le coup. Rien que pour vous. Puisque vous n'êtes plus là et que désormais j'ose vous interroger. Chers parents. Il a fait très chaud. Très beau aujourd'hui. Et je n'avais personne à qui parler. Parce que c'est ainsi. Parce que je ne suis guère mieux et peut-être moins généreux. Parce que je suis tenace, comme vous, et qu'une mort me tient, un malheur de vivre qui ressemble à s'y méprendre au bonheur d'être. Chers parents. J'ai peur d'aimer parce que j'ai peur de me retrouver quitté. Je creuse une carrière de sable. De plus en plus profondément. Un jour, ce sable-là m'ensevelira. Le reportage n'est plus possible. C'est le dernier courrier et la première page. La nuit tombe. Le paysage est noir devant l'horizon et d'un sombre bleu derrière. Le vent souffle comme dans un roman palpitant. Chers parents. J'ai peur de ne plus avoir de courage. Mes rêves ne me racontent plus aucune histoire. Je ne sais plus me distraire. Avant, au moins, parfois, je pouvais faire semblant. Chers parents. Le transport est effectué. Chers parents. Je suis en route. En fausse route. Je creuse mon trou. J'ai peur du sable. J'ai vu un film, quand j'étais petit, en cachette de vous, qui racontait cette histoire-là. C'était la fin du film. Une main sortait du sable et tentait de s'accrocher au ciel. Une histoire, une seule histoire, ce n'est plus possible. C'est désormais l'histoire de tous. Une seule histoire ne peut plus contenir toutes nos histoires. Il n'y a plus de frontières. Tout est bouleversé. Chers parents. Je ne saurai jamais ce que vous avez décidé pour moi, ni quel acharnement ni quelle exactitude. II fait nuit. Le vent souffle comme dans un roman passionnant. Je n'ai jamais vraiment aimé personne, aimé physiquement. Je me suis alors, à chaque fois, même dans l'éblouissement et la fascination, senti encore plus seul que seul. L'étreinte fait de moi un solitaire arraché au chemin. Je ne saurai jamais ce que vous avez esquissé pour moi, ni quels traits ni quelles transparences. Chers parents. Vous n'êtes plus devant. C'est idiot de vouloir s'accrocher au ciel. Le malheur de vivre et le bonheur d'être. Merci. J'ai planté un arbre, ce matin. Un poirier. Une voisine du village m'a dit qu'il ne « donnerait » pas avant huit ans. Chers parents. J'ai tiré les rideaux. J'ai bu un verre d'eau. J'ai rendez-vous avec la nuit. Je voudrais bien qu'elle me raconte une histoire. Une autre histoire que celles de chaque jour et du monde entier. Chers parents. Le transport est effectué. L'avis de passage pour la livraison a été déposé. Mais personne n'est venu me chercher. Je suis au dépôt. Pour un temps indéfini. Chers parents, chers. Il n'y a pas de destinataire, Pas pour moi. Je suis en instance. Ou en souffrance. Comment dit-on. On est venu vous chercher, vous, mais moi, pas. Pas encore. Je suis fou. Agité. Le lit gris m'attend. Chers parents. Chers.

Mercredi 28 septembre. Chère Roberte. Dès que je me cogne dans les meubles, c'est mauvais signe. Ce matin, je me suis heurtée à une chaise, Ça fait très mal. Alors, j'ai pensé à ceci qui te concerne et qui résume tout ce que j'aurais pu te dire ces derniers mois, quand tu me faisais la confidence de tes problèmes, et si j'avais eu assez de qualité pour te répondre immédiatement : si tu te justifies, si tu crois devoir te justifier dans le mené de ta vie, alors tu n'es plus libre et tu n'es plus toi. Sois toi. Ne te justifie pas. Ne parle surtout pas de toi de manière coupable. Continue. Va. La justification donne raison, à celles et ceux qui veulent t'empêcher, Tu n'as pas de regret à avoir si tu es qui tu es. Je me suis cognée. Ça fait mal au tibia. J'ai pensé à toi. Je te l'écris. Moi tout va ni bien ni mal : tout va. Je t'embrasse. Léa.

Jeudi 29 septembre. Monsieur. J'ai lu votre éditorial du 26 de ce mois avec beaucoup d'intérêt et de lassitude. J'ai vingt-deux ans. Je vis en province. Et quel âge avez-vous, vous, depuis le temps, à Paris ? Je ne mets même pas en cause ce que vous avez démontré une fois encore, avec brio, puisque vous tenez depuis tant de temps (deux fois le temps et je n'ai que vingt-deux ans, deux fois mon âge, vous écrire ne devrait pas m'intimider) à démontrer que vous détenez la vérité. Et pourtant, je vous lis régulièrement. Je ne me méfie pas toujours du brio et il m'arrive de penser que cette vérité? dont vous réclamez l'exclusivité, vous la détenez vraiment, Un rêve me décide à vous écrire. Je l'ai fait la nuit dernière. J'étais dans une vitrine. Et vous passiez devant. Je présentais un costume d'hiver, assez ordinaire, d'un prix modique, chemise, cravate, pochette, ceinture, et des chaussures neuves qui me faisaient mal. Pensez donc, un bras en l'air, comme si je saluais un autre mannequin, mais qui était-ce ? son visage était lisse, l'amitié est tyrannique et je m'en vais lentement, un bras donc tendu vers lui, pour le décor de la vitrine, je ne sais trop quelle situation et je n'avais pas le droit de bouger, pas le droit de regarder, je devais rester immobile. J'étais dans une vitrine et vous passiez devant, en riant. Je vous ai vu, sans bouger la tête, sans tourner les yeux, latéralement. C'était bien vous. C'était bien vous riant. Les prix du costume, de la chemise, de la cravate, de la ceinture étaient épinglés. J'avais un sentiment de piqûres. Mais je n'avais pas le droit de bouger. Même pas le droit de trembler, main tendue vers qui ? C'était la nuit. La vitrine n'était plus éclairée. Elle s'éteint à vingt-trois heures. Et vous étiez le seul passant. Vous passiez et repassiez en riant. Parce que vous aviez la vérité. La vitrine est en face de chez moi, rue de la République. Le magasin s'appelle Les Dames de France. Tout vient de s'éteindre. Il est vingt-trois heures. Je vous prie de croire, monsieur, à l'expression de mes sentiments les meilleurs. Un lecteur.

Boulevard Lannes, le vendredi 30. Cher docteur et ami. Chaque fois que je prends un comprimé de Lamesta 1 mg je me sens tout doux, tout doucement mieux. Un peu ensuqué après une heure et supportable. Donc, je me supporte. En général je prends le comprimé en fin d'après-midi quand je m'inquiète, chez moi, des rideaux aux fenêtres et du jour qui tombe de plus en plus vite. C'est l'approche de l'automne. C'est l'automne. Il me prend au ventre. Oui il s'agit bien de l'inquiétude des rideaux qu'il faut fermer pour la nuit et d'une frayeur de la multiplicité des objets qui m'entourent, que j'ai aimés un à un, en les choisissant, en me les offrant, en me passionnant parfois pour eux. Or, désormais, ils sont si nombreux et me racontent tant d'histoires que je suis bien incapable de vivre la mienne. Ils ont pris ma place et ils ont pris toute la place. Souvent, en consultation, j'ai voulu vous parler d'eux. Mais toujours je renonce. Peut-être parce que je ne veux pas leur accorder d'importance et que je me crois encore le maître de maison. Cependant, et pour être sûr d'oser en faire mention, je vous écris, et c'est presque un appel cordial : pouvez-vous, un jour prochain, alors que je ne suis ni plus ni moins souffrant qu'avant, venir en consultation chez moi ? Oh, je ne vous imposerai pas le détail de ces collections qui se donnent un air précieux et qui n'ont pas d'autre valeur que celle de la réunion, d'un goût et de l'ensemble saisissant. Alors peut-être pourrez-vous mieux soigner le célibataire à la retraite que je suis, dans son antre, comme dans un repaire, au coeur d'un beau quartier. J'ai en effet, sur votre ordonnance, commencé à prendre régulièrement du Lamesta (dont je n'aime pas le nom car il évoque en moi une lamentation) le jour où, cessant toute activité professionnelle et la normalité hautement fonctionnaire, j'allais écrire « hautaine » ou « hautainement », j'ai arrêté d'acheter des objets, de les chercher, de les chiner comme on dit, et de passer dans les marchés d'antiquités ou dans les boutiques, comme un sacré fouineur. Il y a six ans de cela. J'ai peu de relations. Je ne les souhaite pas. Et peu d'amis. Ils m'obligent. Et me voici, gardien de ces objets qui me terrorisent. Le Lamesta 1 mg, c'est pour l'après-midi. Le soir, après les dernières informations à la télévision, lorsque je me retrouve seul, ce n'est plus un, deux, mais trois ou quatre comprimés de Lamesta que je prends, le quatrième en milieu de nuit, pour reconduire cet état de torpeur et de veille, si peu un sommeil, dans lequel ils me plongent. En fait c'est un somnolent qui vient vous demander de l'écouter un peu. Ah, mes objets ! Je veille sur eux. J'ai peur d'eux. Je les ai multipliés puis je les ai abandonnés brusquement, à un ensemble, fixe, chaque objet à sa place, et moi le seul à pouvoir me déplacer et en faire, et refaire, l'inventaire. J'appartiens à une génération ou à une tradition de fuyards racoleurs. Je n'ai pas vécu ma vie. Les objets me l'ont raflée. J'ai vaguement, de mon enfance, le souvenir d'une innocence : se tenir dans la candeur de la lumière. Mais je ne quitte plus Paris. Je n'écoute même plus les nouvelles. Je les regarde mais je ne fais plus de différences entre les images. Je suis un patient très patient et banal. Parfois j'essaie de ranger un objet, de le cacher. J'essaie. Mais je ne le supporte pas. Alors, je force la dose de Lamesta. Et c'est sans fin. Je suis drogué. Tout vendre, aux enchères ? Mais je serais là, au premier rang, pour surenchérir et tout racheter. Ce sont mes seules histoires. Je tiens à leurs mélanges. Et aux secrets de mes rapports avec tel bronze, telle assiette, tel guéridon. Je crois qu'ils me font peur parce qu'ils ont beaucoup plus de temps devant eux que moi. Je crois aussi qu'ils entretiennent cette jalousie féconde pour le célibataire, car je me pose la question de qui les a aimés avant moi. Cette lettre je vous l'adresse enfin dans la crainte de faire naître dans votre esprit de généraliste la conviction que mon mal relève d'un spécialiste. Ce soir, je prendrai cinq Lamesta 1 mg. Peut-être devrais-je passer aux comprimés 5 mg ? C'est la fuite en arrière. En remerciant votre secrétaire de bien vouloir m'annoncer le jour possible de votre visite. Votre heure sera la mienne. Avec, cher docteur et ami, l'expression de mes sentiments les meilleurs. V. Quentin-Rochut.

Premier octobre. Chère Tonia. J'entends le bruit d'un baI, mais je ne sais pas d'où il vient ni où le bal a lieu. Plusieurs fois, je suis sorti devant la grange et j'ai regardé la nuit. Noire. Il doit y avoir des brumes. On ne distingue même pas à l'horizon les lumières de Flosheim et d'Endenburg. Le bruit vient de la vallée. C'est troublant : n'arrivent ici que les vibrations de la contrebasse. Le reste de la musique se perd en route et je serais bien incapable de te dire de quelle musique exactement il s'agit. C'est simplement un bal, en contrebas, dans la vallée. Je ne sais pas où. Nous n'y sommes pas. Ce serait un bal dans la nuit. Noire. Et le rythme de la contrebasse me fait penser à un battement de coeur. Alors je t'écris. Yann.

Dimanche 2. Voici donc ce que je n'ai pas pu te dire au téléphone. Et voici ce qu'il me fait du bien de t'écrire. Je ne lui demandais rien. Alors, il a fait de moi un demandeur. Petit à petit. Sans même que je m'en rende compte. Et tu connais ma méfiance. Mais c'est inévitable. Lui dire que je ne l'attendais pas et qu'il pouvait venir me voir « à la demande », « à la carte », selon son « bon désir », c'était encore m'exposer à cette situation de deux qui fait qu'un jour ou l'autre l'autre, le maître de toi, le fuyard, le héros de je ne sais trop quelle liberté, te lance « mais je ne peux pas te prendre en charge » comme si l'amour n'était qu'une course en taxi, ne surtout rien dire au chauffeur et ne pas le regarder dans le rétroviseur. Je ne lui demandais rien. Alors il a fait de moi un demandeur. Ses visites étaient obligées. La fête serait donc toujours ailleurs. Il devait m'appeler hier. Il m'a appelé aujourd'hui. Il a dit «je peux venir ? ». J'ai répondu « oui ». Il a respiré profondément, c'était presque un soupir et il a dit «je peux venir tout de suite ? ». J'ai répondu « oui ». Il a réfléchi. Moi aussi. « Bon, j'arrive. » Et j'ai dit « non ». « Mais tu viens de me dire deux fois oui. » « Non, c'est non. Appelle-moi hier comme convenu. » Il n'a rien pu ajouter. Moi non plus. Il va peut-être t'appeler. Moi, la communication est interrompue. Je sors. Je marche. Je regarde les gens. Je vais poster cette lettre. L.

Lundi 3 octobre. Monsieur le Directeur général. Il s'agit d'un attentat. Et je ne prends pas sur nos heures de bureau pour vous le signaler, ces heures que nous ne comptons plus, ni vous ni moi, depuis si longtemps. Et je fais ici appel à cette cordialité qui fut, non sans humour, le sceau de notre amitié, du temps où notre société terriblement anonyme et furieusement habile à décrocher les contrats n'était pas encore cette géante qu'elle est devenue. Nous nous parlons moins depuis que nos bureaux ont émigré dans cette tour au milieu des tours et que les journées ne suffisent plus à évaluer d'une part le désir de voir notre entreprise se développer et d'autre part la peur des risques que provoque ledit développement. Nous n'écrivons plus. Nous dictons. Nous parlons. Nous n'avons même plus à tenir le combiné d'un téléphone. Micros. Tout enregistre. Diffuse. Nous n'écrivons que pour parapher, signer, ou prendre de vagues notes. Je sais parfois, à votre égard, la jubilation et l'inquiétude. Mais est-ce là trop avancer puisque nous ne sommes pas vraiment intimes. Nous n'en avons pas eu le temps. Je prends, néanmoins, celui de l'information concernant l'attentat. Mon bureau est face nord, deuxième étage. C'est très bien ainsi. Comme si les services financiers, symboliquement et pratiquement, devaient se trouver à la base de notre tour. Et jamais au soleil. De ma place assise, quand je ne suis pas en déplacement à l'étranger, je vois imprenablement la façade noire, miroitée, opaque de l'immeuble de la Saïda Corporation. Jamais une ombre derrière les vitres. Mon regard alors se portait, quand il faut lever la tête pour réfléchir un peu, sur un petit plan d'eau où poussaient des bambous, un début de décor, de l'eau et de la verdure. Cela suffisait. Et parfois les bambous me disaient les vents du dehors. Vents brisés par les tours. Courants d'air violés. Mais néanmoins des vents. Du dehors. Un peu de verdure, et le frisson de l'eau. Je suis poète comme on peut l'être quand on assure ne pas l'être du tout. La veille de mon départ en congé, et ce repos forcé, comme chaque année, m'a fatigué à l'extrême, le virus du rien-faire est virulent, le point d'eau a été vidé. Je pensais à un simple nettoyage. Aujourd'hui, de retour, je n'ai rien remarqué de la journée, trop accaparé. Seulement au moment de quitter le bureau, j'ai voulu interroger les bambous : ils n'y étaient plus. Le trou a été comblé de béton. Et une énorme chose noire, en marbre, aux formes courbes, a été posée là. Sans doute s'agit-il d'une sculpture monumentale. Je préférais le végétal. Et le frisson de I'eau. Il s'agit bien d'un attentat. Un attentat au regard. Sans importance? Rendez-moi visite un jour et nous parlerons de cela, des tours, de leur quartier, et de ce qui vient de me quitter. Bien sûr, nous approchons tous deux de la limite d'âge. Mais cette chose, noire, qui a été posée là, devant mes yeux, et qui est toujours là, devant, alors que je vous écris de chez moi, pèse lourd et ne me parle pas. Où sommes-nous? Où en sommes-nous? Voici. Et avec le souvenir de nos débuts. Très amicalement, votre directeur financier. J.-L.W. P.S. 4 IX 83. Du bureau. 9 h 30 exactement. Cette lettre me ressemble. Me voici hors sujet et peut-être moi-même. Les bambous m'aidaient à l'heure des bilans pour les analyses de synthèse. Je viens de me relire. Pendant la nuit, la grosse chose noire a été salie. Des oeufs je pense. Un pot de peinture. Des cageots. Des papiers. Je ne me sens plus le seul attenté. Cette saleté me réconcilie un peu. Les bambous étaient très regardés. Bien sûr, je ne peux pas vous remettre cette lettre. Nous ne nous connaissons vraiment que peu. Mais je la garderai sur moi et vous la donnerai peut-être un jour. Dans un aéroport. Ou en toute fin d'une journée, quand il vous arrive de m'appeler au dix-septième étage, plein sud, plein ciel, pour faire le point.

Mardi 4. Mon bon. J'ai revu Jean, chez Lucia. Le visage est intact. Le regard est le même. Il me touche comme si nous étions encore adolescents. Mais le corps se tasse. Le ventre est sanglé. Tant d'années sont passées, passées révolues, passées piétinées, passées rongées, passées isolées. Eric a miné Jean. Il le dévore du dedans. Lucia avait insisté. Elle voulait ces retrouvailles, Elle souhaitait aussi mon avis mais les amis ne sont pas très avisés. Jean s'est mis à boire. Plus rien ne le rassure. Rien ne peut l'arrêter. Il ne boit que du whisky. Il a toujours le bras tendu. Il est flanqué d'un jeune homme qu'il n'aime pas, qui ne l'aime pas et qui refuse de remplir son verre ou bien, dit-il, « une larme, mais c'est tout » et c'est encore plus foutu, Je voudrais pouvoir te parler du geste quand Jean tend le bras et demande. Car très vite, en visite, il ne peut plus se lever et se servir lui-même. Il se penche comme un aveugle, le regard brusquement effacé, comme un coup d'ardoise magique dans ses yeux, plus rien à lire, et il lance son bras droit, verre vide à la main, comme s'il voulait te frapper, toi, Eric, mon bon, et t'atteindre une dernière fois. Au restaurant, à plusieurs reprises il s'est retourné et je suis sûr qu'il guettait ton entrée. Il te voit partout. Alors que tu es en lui. Et il essaie de te brûler en buvant de l'alcool. Les médecins ne veulent plus de lui. Une quatrième cure serait fatale. Je l'ai connu avant toi. Il avait très peur de se nommer en amour. Puis il t'a rencontré. Il t'a caché. Vous vous êtes aimés à l'écart pendant tant de temps, Presque quinze ans. Je n'avais pas vu Jean depuis trois ans. La dernière fois, c'était peu de temps après votre séparation. Lucia pense que si tu lui écris il ne supportera même pas le reçu de ta lettre. J'ai obtenu ton adresse par l’ambassade d'Australie. Je t'écris pour me débarrasser de cette image. Jean a soif. Et Jean te boit. A en mourir. Et il n'y a rien à faire. Il ne décide plus de tendre le bras. Le jeune homme qui l'accompagne vend petit à petit tout ce qu'il y a dans l'appartement du parc Monceau et jette les bouteilles vides. Je te prie de croire à mes meilleures pensées. Je ne le reverrai pas. L'amour ne serait donc qu'une lâcheté de plus. Il n'y a eu que toi dans sa vie. Tu l'as arrêté. Et tu es parti. Chacun se débarrasse. Quel vent fait-il dans ton nouveau pays ? Une question qui n'appelle plus de réponse. Encore une fois : meilleures pensées. L.

Mercredi. Encore un petit mot que je glisserai sous ta porte. A pousse-pousse, il y en aura bientôt jusqu'à ton lit. Ou plein la chambre si tu ne rentres jamais. Plus je m'interdis de t'écrire, plus je reviens avec le message du jour. Tant pis. C'est ça l'amour. Quelqu'un qui ne revient pas. Et une chambre pleine de lettres. Une chambre sous les toits. Et moi, inquiet de croiser quelqu'un dans l'escalier. L'ascension. Les marches trois à trois. La plaque de l'huissier au deuxième étage gauche ; Blumenthal et Frères, peausseries, quatrième droite ; monsieur et madame Rosario, cinquième face ; et au septième, fond du couloir, la seule porte sans paillasson, la tienne. Je frappe, chaque soir, trois petits coups, en arrivant. Au début je te parlais « réponds-moi, c'est moi, dis-moi au moins de ne pas revenir. Dis-moi ce que je dois faire ». Je ne t'ai vu que trois fois, trois jours de suite, nos trois premiers jours, 26, 27 et 28 juin. Nous avons dormi là. Par terre. Parce que le lit était trop étroit. Et face à la fenêtre ouverte. Parce qu'il faisait chaud. Dix fois, vingt fois, dans la nuit, nous allions tour à tour nous passer la tête sous l'eau dans le lavabo, comme pour nous redonner des forces et le bonheur des regards échangés. Tu te disais jaloux, à la fois fragile et féroce, incapable de ne pas tomber en amour. Et tu me reprochais de ne rien dire, d'être ailleurs, de ne donner aucune importance à notre rencontre. La troisième nuit, tu m'as envoyé un coup de poing dans le nez parce que tu avais joui avant moi et qu'il fallait, disais-tu, que ça se passe ensemble. Au lever du jour, le réveille-matin sonnait. Il fallait que je sois prêt avant toi. Tu as oublié de me dire quel travail tu faisais, et où. Chaque fois que j'allais te poser la question tu me pinçais le bras en me demandant si ma chemise était en coton ou en soie. Il fallait que je descende avant toi. « Et surtout ne dis bonjour à personne. »Tes mains sentaient la farine. Tes lèvres étaient très fines. Je me souviens de rosées sur ton corps. Et d'une affiche représentant Dubrovnik. Je n'ai de toi que ton prénom, Stevan. Sur les boîtes aux lettres il n'y a que les noms. Alors pour ces messages, qui harcèle l'autre, et qui demande le plus, je pourrais me tromper. Je ne dois pas me tromper. Qui es-tu, Brezinski, Ivolevitch, Brezio, Antania, Klupsell ou Guérand ? Mes lettres sont faites pour être glissées sous la porte. Cela fait plus de trois mois et tu n'es pas revenu. J'ai laissé des petits trucs invisibles pour savoir si tu revenais ou pas. Ce sont mes scellés. Où es-tu ? Qu'est-il arrivé ? Que puis-je faire pour toi, pour nous, pour moi ? Ou bien, cette chambre n'était pas la tienne. Mais elle est la nôtre de trois nuits et la porte est fermée. Tu as la clé. Il y avait un peu de farine dans tes narines. Je l'ai goûtée du bout de la langue et tu m'as dit «oh non, pas ça ». Tu avais peur de moi. J'aurais dû avoir peur de toi. Parfois je me mets à genoux et je respire l'air du dessous de la porte. La fenêtre est restée ouverte. Il y a toutes mes lettres. Si tu reviens, nous ne les ouvrirons pas et nous nous coucherons dessus. Je suis venu tous les jours. Je reviendrai encore. C'est très bien ainsi puisque c'est notre histoire. A demain.

Jeudi 6 octobre. Ma toi. Dans cette ville, ne passent que des camions. Je me demande qui l'a fondée, quand et pourquoi. Le syndicat d'initiative ne donne aucun renseignement. Je suis allé à la bibliothèque municipale et n'ai pas trouvé d'ouvrage la concernant. C'est une ville de plaine entre un fleuve qui ne coule plus et une autoroute. Le fleuve mort est bordé de digues. Dans son lit, on trouve de merveilleux galets. Et c'est le vaste chemin qu'empruntent les troupeaux de moutons qui redescendent des Alpes et vont plus loin vers le sud. Le soir, après les heures de bureau, je vais voir le spectacle du berger et de ses chiens, de la masse mouvante, transhumante des bêtes, et une poussière sèche se lève qui tamise et blanchit les derniers rayons du soleil couchant. C'est tout ce que j'ai trouvé de beau, ici. J'ai rapporté de beaux galets dans mon logement, mais pourquoi celui-ci plutôt que celui-là ? Parfois, j'en prends un, sous la douche, et l'eau lui redonne une couleur, l'impression du fleuve, un souvenir. Je rêvais d'un poste au sud et au soleil. J'y suis. C'est une ville vide. Le vieux quartier est livré aux rats et aux plus que pauvres, venus d'ailleurs, et qui ont peur de recréer leur monde. Ici, il faut avoir l'air correct. Les boulangers vendent du pain sous cellophane. Il n'y a que des cafés avec des comptoirs en formica. Le plus beau bâtiment est celui de la Caisse d'épargne. A 19 heures les rues sont vides. Mon logement est précaire. Tu sais que je n'ai jamais eu de meubles. Et je ne me suis pas encore décidé à acheter une télévision. Je ne veux pas prendre de crédit. C'était mon idée fixe, le Sud. Il y a le soleil. Mais j'arrive A l'automne et la nuit tombe très vite. Alors fusent des camions. De grands camions sans aucune inscription. Blancs. Bleus. J'ai même vu un grand semi-remorque noir. Ils ont des plaques allemandes, hollandaises, suédoises. La ville tremble à chacun de leurs passages. Ils passent par l'avenue Gambetta, la place du Général-de-Gaulle, le boulevard de la République et l'avenue de l'Hôpital. Ils sont immenses. Vingt tonnes. Vingt-cinq tonnes. Ils sont propres. On les dirait neufs. Ils sont fermés, cadenassés comme des coffres-forts. Ils sont pleins de denrées frigorifiées. Et derrière les pare-brise on ne distingue pas les visages des conducteurs. Imagine des camions presque aussi grands que les maisons, presque aussi larges que les avenues, en cortège, la nuit, toute la nuit. Cette ville a dû naître d'un carrefour. C'est le pays des fruits. Les vergers, à l'oeil, ne réservent aucune surprise. Les grands propriétaires vivent au coeur de leurs hectares dans des maisons que l'on imagine récentes, modernes, avec tout le confort et la piscine chauffée. A la banque transitent des sommes fabuleuses et ma connaissance de l'allemand m'a valu une petite promotion, dès la première semaine. J'ai été augmenté de 100 F par mois. Mais je dois taper les lettres moi-même. Le cinéma La Cigale ne programme que des films de science-fiction ou de karaté. Les propriétaires ont des voitures blanches, Ford ou Mercedes, avec vitres fumées : on ne voit pas leurs visages non plus. Seulement un peu les chevelures extrêmement blondes de leurs compagnes. J'ai acheté un disque de chants d'oiseaux. Salue le Nord pour moi et dis bien au sous-directeur que je suis content. Il faut maintenant que tu te maries. Je n'étais pas le bon compagnon. Au supermarché, ce soir, dans les rayons, il y avait de grands trous pour la farine et pour le sucre. Les gens stockent. Ils ont peur. Moi, je ne comprends pas. Je ne sais pas dire oui à une peur. Je n'ai pas su te répondre. Tu étais trop jolie pour moi. Le moins qu'on puisse dire c'est que je ne t'aurais pas fait de beaux enfants. Déjà, à la banque, j'ai un surnom, Franky, ou Franken, c'est selon l'humeur, pour ne pas ajouter le stein. J'ai fait semblant de ne pas répondre à ton sentiment. Je voulais le Sud. Je l'ai. Sans paysage. Avec camions. Ah, les transports internationaux ! Je te salue, ma toi, ma toute neuve puisque tout est possible pour toi de nouveau, sans moi pour hésiter. Cette ville me plaît car elle n'existe pas. Et tous ces camions qui remontent vers toi ! Je te donnerai mon adresse dans une prochaine lettre quand je serai sûr de ne plus te faire de mal. Tu peux ouvrir maintenant le carton que j'ai déposé chez toi avant mon départ. Il est plein de cadeaux pour toi. Il y a l'essentiel de ce que tu avais remarqué dans les vitrines des magasins lors de nos dernières sorties ensemble. Des petites choses. Tu disais «c'est joli, mais ça ne sert à rien » ou « c'est pratique mais ça coûte trop cher ». Tu peux ouvrir, maintenant. Nous n'osions pas nous regarder, alors nous regardions les vitrines. Le plus joli, c'est le cache-col rouge. «Une folie » disais-tu. N'attrape pas froid. A chaque camion, je pense à toi. Trouve un autre. Trouve. Je ne m'aime pas assez pour t'aimer. Et ces cadeaux, en fait, c'est à moi que je les ai offerts. Bonsoir. Théo.

Vendredi 7 octobre. Chère Jocelyne. C'est un petit pavillon de banlieue. Trop proche de la route. Avec un perron. Une grille. Un jardinet devant, Un garage derrière. Et une famille comme les autres, comme les autres familles quand on ne parle pas d'elles. Le père, la mère, les parents d'elle la mère, une fille aînée de vingt ans et deux fils cadets adolescents. Hier, ils ont tous été poignardés. Tous sauf le plus jeune fils, le dernier qui a je crois seize ans et qui est dans un état désespéré. Un jeune homme a été arrêté. Il est actuellement interrogé par la police. C'est un commis qui travaillait dans une boucherie. Le boucher, son patron, a déclaré à la télévision, au journal de midi, non, je n'avais rien remarqué. il travaillait chez moi depuis le mois de mars, c'était un bon employé ». « Vraiment rien ?» « Oh, il était seulement un peu étourdi. » Le jeune commis était amoureux de la jeune fille de vingt ans. Elle aurait décidé de ne plus le voir, ou de ne plus le fréquenter, comment dirais-tu? Ce n'est qu'un fait divers. Six cadavres. Et un jeune boucher. Comme je suis à peu près sûre que tu as écouté les mêmes nouvelles que moi et vu les mêmes images, je t'écris par horreur et par fascination. J'ai fait le trajet cet après-midi et je suis allée devant le pavillon. Je n'ai pas eu de mal à trouver. Il y avait du monde. Des gens qui guettaient. Certains même pleuraient. Nous faisions tous semblant de passer. J'avais honte de moi. Mais j'aurais voulu répondre à un journaliste de la télévision, s'il y en avait eu encore un. J'aurais voulu pouvoir dire quelque chose de la jalousie, je ne sais pas quoi, mais j'aurais trouvé. J'aurais trouvé enfin si on m'avait demandé. Les meurtres sont, en nous, une terrible capacité si l'on aime. J'ai tué si souvent, en pensée. Mais je n'aimais certainement pas assez. J'étais folle de jalousie quand Marcel s'était installé chez toi. Mais pas assez folle sans doute. J'ai toujours douté. Je n'ai jamais su me donner. Prendre oui. Voilà ce que je pensais en rentrant, dans le train du retour. Je vous ai tués tous les deux tant de fois. Et depuis sa mort, nous ne sommes pas vraiment devenues amies. Ou alliées. Même si. Quand je te vois, c'est encore pour te tuer. Et je ne le ferai pas. Mais j'avais besoin d'aller devant cette maison. Ce pavillon. Et je suis sûre que je n'étais pas la seule à passer devant avec cette idée-là en tête. Je ne viendrai pas dimanche. Viens le dimanche en huit si tu n'as pas trop peur. En fait, j'ai peur de toi, également. Heureusement nous sommes vieilles. Tu peux garder cette lettre comme preuve. Et je signe : Suzanne, épouse légitime de Marcel. Rien ne justifiera ce meurtre, mais rien n'égalera jamais la jalousie. Voilà ce que j'aurais dit. Une étourderie de plus. La mienne.

Le 8. Tout ce que nous vivons n'est qu'un prologue, un lever de rideau. L'ère de la croissance rapide est terminée. La crise n'est pas un destin, elle est notre production collective. Nous avons produit la crise. La crise des mentalités également. Les pays qui ont la franchise de compter leurs pauvres sont ceux qui en ont le moins. Voici ce que je viens d'entendre, à la radio. Puis il y a eu une chanson, sans paroles. Du rythme. Et je me suis dit que j'étais terriblement vert, au-dedans, au tout dedans de moi-même, même si le corps ne suivait plus, même si l'isolement me faisait entendre les rôdeurs, les jaloux et les carnassiers du destin. Je n'aime pas ce mot-là. Toi non plus. Il fait factice. Le flacon et pas d'ivresse. Une chanson sans paroles avec juste des bruits de gorge. Je me suis mis à danser comme si nous étions ensemble. Et c'est fou ce que nous étions bien ensemble. C'est fou, ma Lou, mon inventée, ma toujours présente, ma tout juste arrivée. J'aime tes mensonges, tu ne viendras pas. Puis ce fut la fin de la chanson et de la danse. J'ai coupé la radio. J'ai ouvert la fenêtre. J'aime bien voir passer le métro aérien, surtout lorsque deux rames se croisent au-dessus de la Seine. Tu es dans l'une. Je suis dans l'autre. C'est trop vrai pour être beau. Tout ce que nous vivons n'est qu'un prologue, un lever de rideau. Maintenant la crise commence. Et plus aucun pays ne pourra compter ses pauvres. Mais tant que je saurai compter jusqu'à deux, toi, et moi, tout pourra survenir, voler, piller, saccager, bombarder. Tant que je pourrai penser à toi, ma Lou, ma figurée, mon égarée, ma fidèle et ma gourmande, alors tout sera possible, encore, un peu. A demain soir. Dix-neuf heures. Même café. Nous irons au cinéma. Je mettrai ce mot sous le compteur d'eau, comme d'habitude, demain matin (tout à l'heure) en descendant. Ton loup qui fait des heures supplémentaires le dimanche pour se payer huit jours de ski. Tu viendras ?

Le 9. Monsieur. Je ne sais pas si ma lettre intéressera votre courrier des lecteurs. Mais comme j'ai envie de vous l'écrire, je vous l'écris. Non sans envisager sa publication, finalement, comme une sanction. Après tout, après tout ce que vous publiez, tous les jours, c'est fou, ce que j'ai à vous relater est sans importance. Un brin d'humour le rendra même suspect. Voici donc ce qui n'a aucune chance. Je vais dans quelques jours changer d'appartement pour un plus petit, dans un quartier plus choisi et central qui sera celui de mes vieux jours. Depuis des mois, je prépare ce déménagement. Je renonce à ceci. Je garde cela. Depuis le mariage de mes enfants et la mort de ma femme Edith, j'aimerais bien que son nom soit imprimé, ne serait-ce que pour ce détail la publication importe, je me suis inscrit sur les registres de nombreuses galeries d'art, j'ai répondu à quantité d'organismes de vente par correspondance, livres, vins, astrologie, et ce pour m'assurer un courrier quotidien aussi important que la lecture de votre journal. J'ai peur, un jour, de trouver ma boîte aux lettres vide. Et tant pis si ce ne sont que des imprimés, des tarifs, des prospectus ou des dépliants. Je reçois. C'est à mon nom. Et j'ouvre. Or il va falloir que je fasse tant de changements d'adresse. Le courrier ne peut pas suivre éternellement. Je me suis donc rendu dans une première imprimerie avec mon texte Monsieur Elie Berthollet vous remercie de bien vouloir noter sa nouvelle adresse 7, rue des Lions 75004 Paris. En caractères anglais. Trois cents exemplaires format carte de visite. Ce n'était pas un travail assez important pour eux. Dans une seconde imprimerie, ils ne prennent les commandes de cartes que le premier lundi du mois pour le premier lundi du mois suivant. Comme nous sommes le dimanche 9, ils acceptaient le travail pour le premier lundi de décembre. Dans la troisième imprimerie, la dame qui m'a reçu avait l'air catastrophé avant même de me parler. J'étais irrité. Cependant, pour me fâcher, désormais, je souris. « Mais vous ne voulez pas travailler, dans l'imprimerie ? Avec vos délais, on a le temps de mourir avant l'impression. » La dame m'a regardé, stupéfaite. Elle écoutait. Je lui ai expliqué l'importance pour moi de ce changement d'adresse. «Mais monsieur, nous groupons les commandes. On ne peut pas mettre en marche les machines uniquement pour vous. D'ailleurs elles marchent tout le temps. Je passe mes journées à tout refuser. » Et comme je lui demandais « alors, pour qui travaillez-vous si vous refusez tout ? » elle a rougi et j'ai profité de son rougissement « et pour les deuils, c'est quel délai ? » « Quarante-huit heures, monsieur, ou dans la nuit, tarif nuit. » « Alors, madame, considérez que mon changement d'adresse est un deuil, tarif nuit. » Du coup, elle a accepté la commande. C'était hier. J'ai pris livraison de mes trois cents cartes ce matin. Je suis déjà à l'ouvrage. Je préviens. Il y aura des lettres dans la boîte aux lettres le jour de l'emménagement. Je pourrai, chaque matin, aller acheter votre journal avec un peu de courrier personnel. Des invitations auxquelles je ne me rendrai pas. Des souscriptions auxquelles je ne succomberai pas : prix de faveur, prix de lancement, documents exceptionnels, D'ailleurs vos lectrices et lecteurs, si vous publiez ma lettre, pourront m'écrire. J’en profite. Les fins de vie n'intéressent personne. Et mon courrier est sans importance. Si vous publiez cette lettre, je vous propose le titre pour la chapeauter, Deuil, tarif nuit, Meilleurs sentiments. Mon nom est plus haut. Le nom de la rue me plaît.

Le 10 du mois courant, Madame, Mademoiselle, Monsieur. C'est une chaîne du bonheur. Ne la brisez pas. Vous n'avez pas à envoyer d'argent et donc vous n'en recevrez pas. Le bonheur n'est pas là. Il est ailleurs. II est toujours ailleurs et il ne s'attend pas, Recopiez plusieurs fois cette lettre et envoyez-la, sans aucune mention de vous, à autant de personnes dont vous relèverez au hasard les noms et adresses dans des annuaires. Ainsi donc votre écriture ne sera pas reconnue, mais si vous le faites, la multiplication des messages, simple calcul, fera qu'en l'espace de cent quatre-vingt-dix-sept jours, sur la base de dix lettres, chacune, chacun, l'ensemble de la population sera prévenu : le bonheur ne vient pas si on le sonde et si on le décide, et chaque fois que nous refusons de faire la chaîne, chaque fois que nous nous interdisons un aveu, une parole, un dire, l'expression d'un sentiment, nous nous laissons gouverner par le vide et le peu de conscience du temps qui passe, comme il passe, et qui gagne l'absurde terrain d'une fin de siècle qui ne doit pas être une fin. Le temps des manifestations de rues est révolu Voici le temps des manifestations par voie de lettres, d'inconnus à inconnus, pour mieux nous connaître et savoir au moins ceci : être d'abord ce que l'on est. D'abord. Aimer d'abord qui l'on aime. D'abord. Et si ceci vous paraît idéal, demandez-vous d'où viennent toutes nos ironies et nos fiertés. D'où vient que nous boudons, jugeons, écartons, refusons, sans même nous en rendre compte ? Ce fantastique courrier perdu devrait briser toutes les grèves des postes et proposer un nouveau tri, sans aucune recommandation, sans aucun accusé de réception, pour la simple remise en circulation de nous-mêmes. A vous, non plus de jouer, mais d'être. A vous de décider que rien ne se décide et que tout peut se multiplier encore. A vous, Madame, Mademoiselle, Monsieur. A vous. Et ainsi de suite. Qui sait ?

Le 11. Madame l'Institutrice. Vous avez organisé un jeu dans la cour de l'école. Un jeu de « plein air » comme on dit. Une planche entre deux chaises et deux enfants la soulevant très haut, à bout de bras. Puis vous avez tiré au hasard, « am, stram, gram »je pense, l'un d'entre eux, mon Stéphane, cinq ans, et vous lui avez bandé les yeux. Vous l'avez ensuite conduit sur la planche. Les enfants ont fait semblant de la soulever, simulant l'effort, et quand Stéphane s'est cru très haut, vous lui avez demandé de sauter. Les autres riaient de la farce, et comme Stéphane ne sautait pas, vous l'avez poussé. Il a sauté et s'est trouvé presque de plain-pied, donc blessure au coude et une autre au genou. Ce n'était qu'un jeu. Mais il n'était pas innocent. Stéphane, à ce jour, ne veut pas revenir à l'école. « Parce qu'ils rient » m'a-t-il dit et « parce que j'ai peur ». J'ai eu beaucoup de mal à reconstituer les faits. Stéphane est couché avec une forte fièvre. Je reviendrai avec lui, lundi. Mais je vous demande de penser à cette histoire et à ce qu'elle peut représenter pour lui et pour nous tous. Avec l'expression de ma confiance et de mon inquiétude. Pour une quiétude. Sa maman.

Le 12. Chère Cat. Après la répétition, j'ai fait semblant de quitter le théâtre et je me suis caché dans une loge vide. Il y en a beaucoup plus que d'acteurs de la distribution. C'est une salle qui a eu son heure de gloire au temps du café-concert. J'ai attendu qu'il n'y ait plus de voix dans les couloirs. Le régisseur a fait un dernier tour. «Je ferme, je ferme. » Puis il a coupé l'électricité. Et je me suis trouvé enfermé dans le théâtre, pour une nuit et un matin. Dans mon sac, mon gros sac en plastique qui traîne partout et dont la fermeture à glissière ne fonctionne plus depuis que tu as décidé d'aller jouer en province, j'avais prévu un pull, le bleu, celui que tu as tricoté ; des cigarettes, je me suis remis à fumer ; une bouteille thermos pleine de café ; des biscuits et une grosse lampe électrique. J'ai donc accompli mon rêve de toujours : passer une nuit dans un théâtre vide, vidé, éteint, quitté, quand il n'y a plus de représentation, même pas une répétition, plus d'acteurs, plus de spectateurs, plus personne, sauf un passager clandestin, un resquilleur, un guetteur, moi. Quand nous étions au Conservatoire, ensemble, tu me disais que je n'oserais jamais le faire. Que c'était sacrilège. Que j'aurais trop peur. Qu'il valait mieux ne pas savoir. Chaque fois que je t'en parlais, tu disais ta crainte en imaginant la mienne. Voici donc. J'ai pris place au balcon de face, de côté, en avant-scène, à l'orchestre, dans une loge. J'ai circulé dans les couloirs. Je suis allé au foyer. Et je suis revenu à l'orchestre. J'ai passé la nuit dans le fauteuil que le metteur en scène occupe pendant les répétitions. Ce que j'ai ressenti n'est pas très important. Une impression de navire perdu dans la nuit. Un frémissement de tout. Une lente respiration. Et puis l'offense, en moi. Celle de l'acteur qui ne devrait pas savoir ce qu'il a joué avant, et nous le savons trop, toujours trop, ce qu'il (ou elle : toi) voudrait jouer et ce qu'il (ou elle : toi) n'a jamais l'impression de jouer quand il (ou elle : toi) joue. Comment pouvons-nous vivre sans la complaisance de ce que nous fûmes et de ce que nous voudrions inlassablement être. Nous jouons dans des salles de théâtre sans jamais en écouter les silences et les murmures. J'ai fait le tour du monde et le tour de ma vie en une nuit : nous oublions de vivre là où nous vivons. Et si vivre, pour nous, c'est jouer, nous jouons dans des salles ignorées, bafouées. La pièce que je répète s'intitule Tant qu'il y aura des spectateurs. Le metteur en scène dit, en croisant les doigts, que nous devrions «faire un malheur ». C’est une comédie. Pas vraiment ce dont nous rêvions toi et moi quand nous apprenions le métier. Je remplace Eric qui a préféré un film en Espagne. C'est un tout petit rôle. Mais je suis souvent en scène. Et si tout va bien je pourrai te rembourser l'argent que je te dois. A deux heures de l'après-midi, aujourd'hui, ils sont revenus. J'ai fait celui qui avait passé la nuit chez lui. Je crois que j'ai joué mieux. La salle m’écoutait. La salle vide. Les murs. Et moi, l'habitant d'une nuit. Essaie. Tu verras. Je t'embrasse et je te quitte. Comme on disait autrefois : je n'en peux mais. V.

 

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