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Carnet de bord

note générale du chat: il s'agit du septième roman (de sept romans) tiré de Romans, un roman (1988)

Ce roman autobiographique, et suite de Biographie, permet de découvrir Yves Navarre après les années 80, après l'obtention du Goncourt. Il est alors accueilli par un nouvel éditeur, Albin Michel, et publie notamment Une vie de chat qui "fait" plus de 20.000 exemplaires avant d'obtenir le prix Trente millions d'amis.Le texte permet de comprendre, en direct, la construction du roman. Il est un témoignage des années de rudesse.

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extrait:

Semaine 1.

Tout sombre. Gare à celle ou celui qui dit je sans jouer. Si vous cherchez de la rancune, lisez autre chose. Si vous avez un trousseau de clés dans la tête, qui est qui ? lisez autre chose. Ce sont bien des choses dont il s'agit alors. Je serai libre jusqu'au bout. Vendredi 29 août, j'ai achevé la nuit dernière un roman intitulé Maman, que j'avais intitulé Les Cent Pas avec le vent et qui s'intitulera La Fête des mères . J'ai encore une fois, et peut-être la dernière, créé une famille voisine, cousine et cependant lointaine, étrangère. On ne s'arrête pas d'écrire du jour au lendemain. Le sentiment d'inachèvement est lacérant. 23 heures, je quitte Petit-Pont dans dix jours. Ce soir, Jean-Luc & Hervé sont venus dîner. Pour l'adieu, je leur ai fait boire de bons vins. Avant le repas nous avons fait le tour de la maison pour voir ce que je pouvais leur donner en souvenir de nos rencontres, des couverts, des assiettes, de bonnes bouteilles que j'avais oublié de noter sur la liste de la cave bradée ce matin, un panier, une couverture de fourrure que j'avais rapportée de Patmos, la liste serait longue et douce. L'amitié régnait. J'ai éclairé le chêne une dernière fois avant de les raccompagner à leur voiture. En relisant ces premières lignes, encore si maladroit au stylo, j'ai lu crié une famille voisine. Je note ceci, fragile, si peu une règle : le roman n'est qu'une forme dévoyée du journal intime.

Samedi 30 août, il fait beau, le mistral souffle, j'ai froid aux doigts. J'ai donc vendu Petit-Pont, vite et mal, à des étrangers. Ils se sont présentés à Jean-Luc, mon voisin du moulin qui, pendant deux mois, a suivi pas à pas ma Claire Brévaille que je voudrais tant pouvoir considérer comme mon ultime roman-roman, comme les « nouveaux acquisiteurs ». Il y a de l'inquisition, dans l'air, partout, jusque dans l'humour involontaire. Le journal du jour publie une photo d'anciens combattants de la guerre d'Algérie, couverts de médailles, saluant les dépouilles mortelles de quatre poseurs de bombes racistes, victimes de leur propre bombe. C'est le début de l'après-midi. Je suis seul, c'est dur et c'est tant mieux. Je partirai le mardi 9 septembre. J'attends la visite de Juliette et de Jacques, la semaine prochaine. Ils m'aideront à franchir le gué. Henri, le père de Juliette, à qui j'ai dédié Killer , m'a écrit la semaine dernière qu'il prenait sa retraite l'an prochain. Je lui ai répondu que je prenais d'ores et déjà la mienne, à Paris, dès septembre. Tybalt, le nouveau chat qui m'a adopté il y a deux mois, fait le fou dans les arbres, je ne l'imagine pas à Paris, dans l'appartement. J'avais, ici, à Petit-Pont, rêvé de finir mes jours. La vie, c'est toujours le début de la fin et, depuis mon accident, un quatrième âge que je n'avais pas prévu. Le sentiment de mort, personne n'en veut, les gens fuient. Les hôpitaux sont des prisons. L'expérience de l'accident n'est rien, alors, en regard de l'expérience humaine, absences de signes, désertions, rumeurs ou, pire, les rares visites quand elles sont imprévues, on vous assigne facilement à résidence, on vient vous voir comme ça, « je ne te dérange pas », et il faut entendre des « mais tu vas très bien », des « tu as bonne mine », des « tu t'en es bien sorti », des « tu m'appelles quand tu veux » ou des « tu sais que tu peux demander une aide ménagère à la Ville de Paris » ou enfin « j'avais honte la semaine dernière de voir qu'il n'y avait rien dans ton réfrigérateur ». La solitude vire à l'isolement, la prison de chez soi, convalescent, devient encore plus exiguë. On reçoit des cartes « sursum corda, Michel », « moi je vais très bien et toi, sais-tu toujours aussi bien souffrir, François » ou « de tous mes amis tu es le moins visible, Michel ». Que faire ? A l'Assistance publique succède une assistance privée, Jean-Luc, Anne, Didier, Émile et surtout Fanny & Charli . Un chat est revenu dans ma vie, brave Tybalt que j'avais d'abord baptisé Mimi croyant à une belle et qui porte désormais le nom du frère de Juliette dans Roméo et Juliette, celui qui tue Mercutio. Il est sur mes genoux, il me tient chaud et il ronronne très fort. Dès le retour à Paris, il faudra que je le fasse châtrer. Les arbres lui manqueront, il n'aura plus qu'à rêver de sauterelles et de lézards verts. Ce soir, en prenant mon bain, une araignée noire est tombée dans l'eau de la baignoire. J'ai eu peur. Il y avait de l'eau partout dans la salle de bains. C'est la première araignée que je vois dans la maison. Ridicule, j'essayais de l'écraser avec une éponge. Il y avait des pattes d'elle un peu partout, après. J'ai un projet dans la tête, Carnet de bord en est la clé de voûte, tout comme un puzzle qui petit à petit se recompose. Pour Petit-Pont, c'est le compte à rebours, dix jours. Aujourd'hui j'ai fait du courrier, et un texte pour Noëlle qui se lance en littérature, contre mon gré, car, déontologiquement, je m'interdis d'être romancier et critique, et avec foi, car son recueil de nouvelles est d'une beauté rare, comme elle. Puis je suis allé au jardin, mon coeur, tout mon coeur était là, j'ai taillé des lavandins, des romarins, des iris, un rite, je crains fort que les « nouveaux acquisiteurs » n'aient pas la main verte. La nuit tombe. Je vais aller me coucher dans cette chambre où j'ai eu mon accident il y a deux ans, empruntant ce couloir où, à moitié dans le coma, on m'emmena sur une civière et où je vis Tiffauges et Tiffany pour la dernière fois. Si tôt le matin. Milieu de la nuit, c'était un rêve et dans le rêve c'était la seconde et féconde partie d'une nuit. Une douleur me traîne encore dans la tête, qui cette nuit m'a réveillé. Je me suis levé, je suis là, au bureau, rivé, à ma place. A la radio la Mephisto Waltz de Lizst et, un peu avant, Alain Vanzo, grande voix que la France, usage commun et ordinaire, reconnut au tard de sa carrière, chantant le ô toi, soleil ardent, qui chasses les étoiles, du Roméo et Juliette de Gounod qui s'achève par un majestueux lève-toi! lève toiaaaaa! à l'aigu. Quand je me suis réveillé, douleur en forme de barrette dans le crâne, sur le haut un peu à droite, j'ai guetté l'aube, nuit noire dans la chambre, j'ai regardé le réveille-matin, je connais la distance et le bouton de la petite lueur sur le dessus, c'était le milieu de la nuit. Repos triomphant et absurde, j'ai pris une pilule pour dormir et bu un thé parfumé accompagné de chocolat, biscottes, framboises, poire coupée en petits morceaux et yaourt, le tout poudré de faux sucre. Maintenant je fume cigarette sur cigarette, en écrivant. « Une cigarette et vous mourez », m'ont répété des médecins après ma sortie du quatrième hôpital. « Une cigarette et tu crèves », m'a dit un proche. Je ne peux pas écrire sans fumer. Je sais ce que je vis, le fameux instinct de conservation est aussi un instinct de mort. J'ai troublé le sommeil enfantin de Tybalt, il croyait à l'heure du véritable réveil et de la pâtée du matin. Je lui ai donné un peu de gâteau, il s'est régalé, léché les pattes. A nouveau il dort dans un des fauteuils de grosse laine. Se rêve-t-il dans le ventre de sa mère, bien au chaud, quand tout encore peut arriver ? Je n'ai jamais été aussi grandiose qu'au berceau. Il y avait déjà des barreaux, on me veillait, je n'avais besoin de rien, j'étais sage et j'étais propre. Ou alors on me nettoyait mais sans dégoût. Très vite on m'a mis sur le pot. Pipi, caca, popo a titré un critique lors de la parution de Biographie . Je vais rejoindre le lit avec frayeur et confiance. Le prochain matin sera beau. J'irai au jardin.

Dimanche 31 août, soleil blanc, ne surtout jamais attendre qui que ce soit. J'ai toujours attendu quelqu'un. Ne surtout pas relire ce qui précède, au risque de l'abandon si projet il y a. Il sera dévoilé en temps voulu, tout s'imbriquera, chaque mot est un saccage en soi. Le scandale n'est ni dans le sujet ni dans son traitement, il est dans le fait même de l'écriture. La livrée pas forcément pour le livre, la livraison, distribution urgente. C'est le milieu de l'après-midi. Emile, mon voisin, est passé, nous avons fait le tour des placards. J'ai trouvé encore quantité de choses, des bricoles, à lui donner et dont il aura l'usage. Ce soir je dîne chez lui. Ensuite j'ai à nouveau jardiné, je me suis remis à tailler les romarins et les lavandins. J'ai tellement peur que les « nouveaux acquisiteurs » oublient ou n'aient pas le temps de le faire. J'ai aimé ce jardin jusqu'à m'y perdre et m'y fondre. J'ai aimé cette maison, comme celle de Joucas , pendant vingt ans, au point de n'y supporter personne d'autre que moi-même. Oui, je, je, je, je ne joue pas, je ne joue plus, je n'ai jamais joué, je suis hors jeu, hors de moi, furieux. Je l'ai écrit cent fois, cela n'a servi à rien. Ou alors au secret des lectures de grands partages lointains, des festins inconnus, des étreintes singulières. Cet isolement, aussi, m'a mené à l'accident. L'écrivain qui se croit utile flagorne, parade et somme toute ment. Il se conserve bien. Fin de journée. Une vie ne suffit pas pour faire preuve d'intégrité. Il y a toujours quelqu'un de plus blindé, et de plus blessé ou de plus fort, pour vous évacuer en disant que vous avez le goût du malheur. Sans aucune rancune était la devise de Louise Croisé, dans Louise , roman. Ce pourrait être la mienne. Rien ne m'a plus aidé à surmonter l'épreuve de mon entière vie et plus particulièrement de ces derniers mois que l'évidence d'une rancune, ce fiel, ce mal dévorant de l'âme qui fait virer l'encre bleue au noir. Les ambitieux m'inspirent un sentiment de deuil. Jean-Luc est passé, en partance pour Strasbourg où il vit, afin de dire l'adieu à la maison. Ce fut bref et vrai. Je vais dîner chez mes voisins. Lundi le 1er septembre, j'attends Juliette & Jacques, Jacques est médecin, Juliette est architecte, ils sont jeunes mariés. La maison est vide de livres et je n'ai jamais eu non plus de livres de moi chez moi, si ce n'est, parfois, le dernier paru, terrible question qui me fut si souvent posée, « alors Y. N., c'est votre dernier roman? » Dédicace de Killer, à Henri B., le père de Juliette, à Henri B. qui m'a montré le chemin des cahiers. Curieusement, et pas par hasard, Henri est la seule personne dont j'ai changé le prénom dans Biographie, je l'ai appelé Antoine. Dans ses courriers à mon père il lui manquait la connaissance de ma sensualité et, épisodiquement, de ma sexualité, d'où une incompréhension un peu ridicule dans son analyse d'alors, quand je le vénère, quand je lui dois d'être tombé dans une bouteille d'encre. Juliette & Jacques me tiendront compagnie le plus longtemps possible cette semaine. Je souhaite le beau fixe. La maison à moitié vidée n'est pas triste mais ce n'est plus le nid d'avant. Le 9 septembre, je partirai directement de chez le notaire avec le chat, un sac et une valise. Fanny & Charli m'attendront à l'arrivée. Comme tout se complique déjà, ici, à ces lignes. Le roman ne serait-il qu'une mascarade de prénoms ? Le roman, danger, ne supporterait-il pas le journal intime, que je qualifie de carnet de bord, le titre ? Tout sombre même si tout est clair dans ma tête, il faut que je sorte sauf de cette entreprise dont il me reste encore à livrer le projet, lequel projet ne va pas sans l'évocation de l'accident, lequel accident fut une étape pour une renaissance. Chaque page tournée, ici, verse la page précédente à l'oubli. Il y aura des redites et peu de brossage, le projet doit l'emporter sur la forme. J'ai assisté au mariage de J. et de N. J'allège pour les prénoms. Le mariage, à la mairie, assez triste il faut en convenir, est réapparu dans plusieurs de mes romans dont La Fête des mères, c'est le mariage de Claire Brévaille. J., en son temps, a créé une de mes pièces, il dirige désormais un théâtre. Nous avions quelques projets précis. Depuis trois saisons, rien. Des signes amicaux, vrais, importants. Mais pour le théâtre, plus rien. Ce matin, au courrier, le « Journal » de son théâtre annonce la prochaine saison et un éditorial de J., le tout adressé avec ses compliments. Il cite trois auteurs vivants, pas moi, tant pis. Première réaction, lui renvoyer le tout et sa carte avec P.S. Pourquoi ne partagerais-tu pas ma peine ? et pour texte, ensuite, sous ses « compliments », cher J., citer mon nom ne t'aurait rien coûté. Affection. Y. Seconde réaction,. jeter le tout, récupérer le timbre, n'y plus penser, le noter ici. Combien de lettres ai-je pu écrire ainsi, dans l'élan, et ne pas envoyer ? Des centaines ? Timbres récupérés. J'ai écrit une chanson, le bonheur c'est ce qu'on en fait, ce n'est rien d'autre, tu le sais. Pour qui ? Judith ? Zizi ? Je ne sais plus très bien. J'écrivais des chansons, j'écrivais des poèmes, j'écrivais des lettres, j'écrivais des romans, j'écrivais. Tant de projets qui n'ont pas vu le jour, tant d'amitiés qui n'ont pas. résisté à l'épreuve du temps, tant de demandes et tant d'exploits. « Continue », me disait Jean-Louis. Jean-Louis est mort. Le récit de notre dernière rencontre fait un chapitre du Temps voulu . Une histoire de graviers. « Tu es sur la bonne route », me disait François. François est mort. Le récit de notre dernière rencontre fait une lettre de septembre de L'Espérance de beaux Voyages . C'est le secret de ce carnet, le secret d'ici, où finit la vie, où commence le roman ? Je ne le saurai jamais. C'est le risque de la lisière. J'ai jeté toutes mes archives au mois de juillet, l'an dernier. Chaque fois que j'apportais le sac de poubelle de 150 litres au village, il y en avait deux. J'ai jeté le texte de la chanson, je me souviens du refrain.

Mardi 2 septembre, milieu de l'après-midi. Juliette & Jacques prennent le soleil. Il faut que je me calme. La peine rôde. La maison commence à tenir de tristes propos. J'attends aussi ce bien improbable courrier de mon nouvel éditeur. Un éditeur a de nombreux auteurs, il est pressé, submergé. Un auteur, lui, n'a qu'un éditeur. Surtout s'il ne vit que de sa plume. Gare à l'auteur s'il pose ne serait-ce qu’une question, comment vit mon livre ? Je vends aussi cette maison pour ne plus être l'otage des débits des éditeurs, être libre d'écrire sans subir les harcèlements du système éditorial, les silences, les, absences d'informations. J'ai connu plusieurs éditeurs. Partout je suis passé pour un « auteur impossible », partout j'ai retrouvé des pères ou des frères agacés, pressés, parce que je posais la question de savoir combien. Ils osent me dire que je « crée mon propre malheur ». Cela fait vingt ans que j'explique cela à mes proches qui ne me croient pas. L'auteur ne sait rien, ou alors par bribes, oralement, jamais par écrit, les comptes une fois l'an sont invérifiables, les éditeurs ne laissent pas de traces. « A toujours se plaindre », disent-ils. La cause ne sera jamais entendue. L'artiste ne sera jamais que le mendiant et le prétendu mauvais coucheur de son marchand. L'auteur n'a qu'à se taire. Le coeur arraché, écoeuré, il ne doit surtout pas parler des coulisses où de plus en plus on le tient pour la chose inestimable et pour un être méprisable. Fin de journée, je me dis « dans une semaine, tu seras dans le train, le chat Tybalt miaulera », je me dis « dans une semaine, tu seras à la gare, Charli t'attendra ». Et si je ne jardine pas, si je n'écris pas ici, à ces lignes, je parle à voix haute, comme je le faisais, enfant, comme je l'ai fait toute ma vie durant. Le projet, préparer le dîner pour Juliette & Jacques. Le temps employé pour les autres réconcilie.

Mercredi 3 septembre, une lettre du Canada, lac des Commissaires, 16 août. Bonjour Yves, Biographie. Pourquoi ne pas l'avoir lu plus tôt? Depuis deux ans déjà, offert par une amie, il sommeillait dans ma bibliothèque. Cet été, départ pour les vacances, je le prends, sans intention particulière. Un ami me dit : oui, c'est à lire. Qu’ai-je lu auparavant? Le Petit Galopin de nos corps, Kurwenal, Le Temps voulu, Le Coeur qui cogne, Le Jardin d'acclimatation, Romances sans paroles. Chaque fois, sauf pour le dernier, autre parce qu'il vient après, sensiblement la même impression : écriture vive qui me plaît, personnages attachants et vrais, émotions qui me touchent de près. Belle et riche lecture, signifiante. Et chaque fois, pendant et après, la sensibilité à fleur de peau, celle-là même qui jaillit des romans, la petite crise existentielle. Un malaise mal défini, là, quelque part entre la tête et le coeur. Quel est le rôle que je joue, moi, dans ces romans ? Car, de toute évidence, j'y circule parmi toutes ces personnes, en filigrane de leurs histoires. Sans le savoir probablement, j’attendais. Non pas cet « autre roman » comme les éditeurs, j'attendais mon roman, celui où Yves Navarre s'adresserait à moi, m'interpellerait nommément, me dirait, tout en se disant lui-même. Biographie. Il y a une semaine j’ouvre le livre. Premier soir, près de cent pages, vertige, frisson. Que sait-il de ma vie pour la raconter ainsi ? Comment peut-il, mieux que moi-même, révéler cette cohorte d'émotions, de sensations qui tapissèrent mon enfance ? Les jours suivants, lecture fébrile. Insomnies, angoisses, c'est presque insoutenable. Les pages me brûlent les doigts, je ne peux m'en détacher. Pourquoi va-t-il si loin ? Comment peut-il raviver tous ces souvenirs ? Et les miens qui remontent, remontent, me prennent à la gorge, la gorge du loup. En cinq jours je me projette les images aux multiples facettes qui me hantent sans cesse. En accéléré et en tellement plus intense, c'est I'équivalent de ces deux ans d'analyse que j'ai interrompue sans avoir « touché le fond » selon l'analyste. Qu'en résultera-t- il? Je l'ignore. Encore en état de choc, je me sens incapable de réagir. Tout ça doit décanter. Biographie, le livre le plus questionnant, le plus révélateur, au sens photographique, que j'ai lu. Pourquoi ce livre plutôt qu'un autre ? Pourquoi toi plutôt que Tournier ou Yourcenar que je fréquente assidûment ? Pourquoi ce tutoiement que je viens de glisser alors qu'il serait tellement plus convenable de dire vous ? Sans doute parce que je m'adresse à Yves plutôt qu'à Navarre. Serait-ce excessif de dire que j’ai lu ce livre comme si je l'avais écrit? Non. C'est mon livre, lecteur, autant que le tien, écrivain, puisque tu me l'as offert en partage. Et je me suis senti, en le lisant, plus proche de toi que de tant de gens, amis même, qui logent dans ma vie. J'ai su que tu me décrivais autant que moi je t'apprenais. Il est à la fois précieux et douloureux de constater que quelqu'un nous comprend sans même nous connaître, uniquement parce que la sensibilité s'est affûtée aux mêmes pierres. Cette communion, je l'ai goûtée presque parfaite jusqu'aux douze ans d'Yves environ. Jusque-là, les milieux, famille, école, sont semblables. Par la suite, bien sûr, peu de points communs dans nos vies factuelles. Particulièrement l'acceptation et la jouissance de la sexualité autre qui, chez moi, seront vécues bien plus tard. Mais jusqu'à la dernière page la sensibilité au même diapason. Le sentiment de te sentir tout proche. Le goût de te dire, en partageant au fil des pages le fardeau de cette écriture nécessaire, continue, il te faut continuer. Les questions lancinent, quel a été l'accueil en 1981 ? Je ne me souviens plus des critiques. Comment as-tu surnagé dans cette entreprise? Comment « le milieu littéraire » et aussi « l'autre milieu » te considèrent-ils depuis ce temps ? Il faudra que je fouille, je vais le faire. Vas-tu toujours à Joucas ? Pourquoi as-tu changé d'éditeur? Tes chats, qu'en est-il de tes chats? En rentrant, c'est certain, je cours acheter Une vie de chat. Je parle beaucoup de moi, de mon rapport à ton livre. De façon plus dégagée, qu'en dirais-je ? Non, c'est impossible de me dégager. Ce livre m'a empoigné et me tient. C'est peut-être déjà beaucoup pour toi de savoir cela. Il n'y a pas de démesure dans ce livre, il n'y a que la vérité. Des lettres de ce genre tu as dû en recevoir des centaines, des milliers depuis Lady Black et, plus particulièrement, depuis Biographie. Qu'importe, celle-ci est la mienne. C'est ma réponse, de l'autre côté de l'Atlantique, au signal que tu as émis il y a six ans. Il était essentiel pour moi de le transmettre, soulagement, je dormirai sans doute mieux cette nuit. Je m'endormirai, comme je le fais depuis une semaine, avec ta présence près de moi, légèrement teintée de désir et, surtout, réconfortante, comme celle du jumeau qui sait tout de moi et ne me peut aucun mal. Là où je suis, présentement, c'est un peu mon Joucas à moi. Une manière de refuge et de tremplin. Le lac, ce soir, ne s'apaisera pas. Le temps est lourd, il va pleuvoir. Blaise, mon chat, s'est endormi sur les vieilles photos que j’ai dérobées à l’album familial. J’ai 33 ans. Je lirai tous tes livres. Ecris encore pour moi. Ecris pour tous ceux qui ne mesurent pas la vie en équations et en formules toutes faites, pour ceux qui tentent de vivre les yeux ouverts. Et n'oublie pas d'écrire pour toi. C'est ce qui donne les plus beaux livres. Merci pour Biographie. Avec tendresse. Robert. P.S. Mon adresse. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas une lettre anonyme. Aussi parce que j'ai appris que toujours, vaguement ou désespérément, on attend une réponse.

Une lettre parmi tant de lettres, à ce degré-là il n'y a plus de vanité, le message est passé. Il s'inscrit dans le corps du texte, je l'incruste. Tout est dit, les autres tourments s'estompent, voilà qui me réarme. Je tiens plus que jamais au projet. Le projet ? Le texte s'intitulera Sept romans, au pluriel, et ce sera un roman, singulier. Six romans, et celui-ci, septième, Carnet de bord en train de s'écrire. Trois romans d'abord, Lorsque le soleil tombe, Drummond et Le souper des loups écrits il y a plus de dix ans, rescapés de l’an dernier quand, en juillet, j'ai jeté l'ensemble de mes archives, dix-sept premiers romans, poèmes, nouvelles, pièces de théâtre, textes de chansons, correspondances, petit à petit, sac après sac, à la poubelle du village. Trois romans ensuite, Les Fleurs de la mi-mai, Lukas et La Fête des mères que je viens de terminer. Ce Carnet de bord s'achèvera avec la correction du sixième roman. Je vais ici écrire mes relectures et les corrections, le rapport au vécu, l'incidence biographique, le cheminement depuis tant d'années, l'obstination, la coulisse, les images, les obsessions, les aveux, tout ce qui touche le lecteur Robert qui m'a écrit ce matin. Je vais essayer. Combien de fois ai-je pu noter en dédicaçant un livre écrit en fait qui lit ? En route donc, à l'abordage, cette lettre me décide. La vraie suite de Biographie sera là, contenue. En cours de texte, je donnerai plusieurs définitions du projet, mais la structure est ici. Carnet de, bord vient après, pour le désir, il ne s'agit pas d'une expérience mais d'un acte. Après mon accident, le premier roman écrit fut Les Fleurs de la mi-mai, refusé sans aucun commentaire par mon éditeur d'alors. Je lui ai demandé une lettre d'explication. Je l'ai obtenue, cette lettre, durement. Il me disait vouloir du « romanesque pur ». Il voulait que je reprenne l'ébauche de Louise, je l'ai fait, accepté sans commentaire. Les éditeurs ont une subtile manière de refuser en acceptant. Les éditeurs ont également une subtile manière de renvoyer l'auteur, fou d'inquiétude, à lui-même et à une solitude qu'ils croient féconde, laquelle solitude vire souvent à l'isolement et à la rage. L'auteur, seul, parle alors à voix haute et tance son éditeur de lui dire sa conviction, ce qui ne fut pas le cas pour Louise. Je me suis entendu dire, pas écrire, que Les Fleurs de la mi-mai, c'était « cruel pour les autres ». J'ai ensuite écrit Lukas. À l'automne, j'avais pour projet ce que j'appelais une tétralogie, Louise, Lukas, Tiffauges et Yves. L'éditeur m'a congédié, « tu ne feras jamais 20 000 », l'ordinateur prenait la parole, plus de sous, la rééducation après l'accident, sombre automne, sinistre hiver. J'ai achevé Lukas, j'ai écrit Tiffauges qui sera publié peu après Louise chez un autre éditeur, l'actuel, sous le titre d'Une vie de chat, le livre a dépassé les 20 000. Je me suis arrêté devant Yves, roman. J'ai écrit une pièce de théâtre, Villa des Fleurs. Je l'ai adressée à J. & N., pas même un petit mot, rien. Ils sont venus, ici, à Petit-Pont, cet été en visite. Aucun commentaire. Et en moi aucune rancune. Le nouvel éditeur, ami, veut un autre roman à publier avant Lukas, j'ai passé l'été nuit et jour, jour et nuit, Jean-Luc peut en témoigner, à écrire La Fête des mères. La boucle est bouclée. Ce n'est pas seulement La Fête des mères que je confierai à mon nouvel éditeur mais Sept romans, roman, Yves Navarre. Il faudrait que je parle de l'accident. jeudi 4 septembre, je cite Jocelyne, ce qui ouvre sur la douleur n'est pas perdu. Jocelyne a « eu » le Femina, quand j' « ai eu » le Goncourt, ce qui nous valut un titre de journal, le Goncourt à un pédé, le Femina à une lesbienne. À 20 h 02, à la télé, sitôt après la nouvelle du prix, « alors Y.N., c'est une victoire pour l'homosexualité? » Peines inutiles qu'une seule lettre de lecteur ou de lectrice atténue, voire carrément efface. L'accident, c'était ici, à Petit-Pont, un dimanche 11 novembre, il y aura deux ans cette année, Benoît était descendu de Savoie pour passer deux jours avec moi, je le connaissais à peine. J'ai eu quelqu'un à appeler. J'avais écrit le jeudi à une amie « je vais enfin chercher quelqu'un à la gare ». Le samedi soir, bras croisés devant son assiette, au dîner, Benoît ne mangeait pas ce que j'avais préparé. Il m'avait dit « je veux voir jusqu'où je peux aller pour que tu te fâches ». J'avais répondu « je ne me fâche plus » et j'étais allé me mettre au piano. J'avais joué pendant deux bonnes heures, comme jamais je n'avais joué. Tout venait sous mes doigts, je n'avais aucun mal à déchiffrer. Benoît était allé se coucher dans une chambre d'amis. Tiffauges écoutait, Tityre était cachée derrière le pupitre. Pendant la journée, j'avais pris, comme nous avions beaucoup jardiné, une seconde pilule de Survector destinée à me redonner des forces. Je me suis réveillé le dimanche matin coincé entre le pied du lit et le mur, les oreilles sifflantes, appelant Benoît qui a appelé un médecin. Le médecin me fit une piqûre et appela une ambulance. Je revis les chats une dernière fois, dans le couloir, sanglé sur une civière. Après ce fut le coma. Une voix me dit le lendemain « c'est Marguerite Duras qui a eu le Goncourt ». J’avais froid : tout le côté droit. Le côté gauche, jambe, bras, main, ne répondait plus. L'hôpital d'Apt, un hôpital de Marseille, un hôpital de Paris, un centre de rééducation proche de Paris, j'ai fui d'hôpital en hôpital, de prison en prison, sauvé, dès Paris, par la présence quotidienne de Fanny & Charli. Tiffauges était mort, Tityre se laissait mourir. Je me suis retrouvé devant la machine à écrire, ce que j'écrivais à la main était illisible, et j'ai tapé à un doigt Les Fleurs de la mi-mai, lettre par lettre, n'y voyant plus très bien. Diagnostic : ischémie cérébelleuse, congestion cérébrale du cervelet due à un kyste « de naissance » et à une brusque montée de tension dans la nuit. Je mis longtemps avant de me rendre compte que la rumeur courait d'un Sida. Le premier été, ici, à Petit-Pont, ça allait mieux parce que ça allait moins bien. Le second été, cet été, ça allait moins bien parce que ça allait mieux, plus je fais des progrès plus le handicap prend du relief, mesurer son équilibre à chaque pas, et ça tanguera toujours désormais, écrire au stylo clairement, lentement, parler avec diction, et surtout redonner confiance à cette main gauche qui ne fait plus rien ou presque, qui ne répond plus. Or je suis gaucher, sauf pour le style, gaucher contrarié ! comme on dit. L'été dernier, j'ai fait transporter le piano à Paris, pour l'exercice. L'hiver fut si tumultueux que j' ai à peine joué. Les doigts tremblent. Voilà pour l'accident, voilà pour le projet, deux premières approches. C'est le milieu de l'après-midi. Juliette & Jacques lézardent au soleil. Je vais aller saluer le jardin, le soigner, faire comme si. Fin de l'après-midi. Parler au jardin avant de le quitter. Au secret également, tous ces arbres que j'ai plantés sur des lettres de lectrices et de lecteurs, voilà qui, donne de la sève et recycle, la peine viendra plus tard. L'adieu est cordial, affectueux. J'ai taillé la sarriette qui était en fleur et qui prolifère depuis que je l'ai dégagée des ronces et des broussailles, j'ai coupé en couronne les feuilles basses des yuccas de l'entrée qui viennent de chez mon amie Saubade, tendre souvenir, dans mon jardin, alors que je vivais à Joucas, j'ai écrit chez elle Le Petit Galopin de nos corps. Tout sera propre et net mardi matin.

 

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