Biographie : roman (1981)

note du chat: Après Une vie de chat, je me réjouis de pouvoir vous présenter, en ce début juin, les 94 chapitres de Biographie : roman. Ils correspondent aux vol. 1 et 2 du Livre de poche, l'édition originale ayant été publiée en un seul volume selon les voeux de l'auteur.

Les couvertures de l'édition de poche de 1981 en deux volumes offrent deux portraits d'Yves Navarre en enfant (vol. 1) et en jeune homme (vol. 2).

Chapitres 1 à 47 en version pdf avec annotations

Chapitres 48 à 94 en version pdf avec annotations

vol. 1 et 2 en version pdf avec annotations

extrait:

1. De l'unique manière de sortir de la gueule du loup

15 mars 1980. Un samedi. A Paris. Le ciel est gris. De mon bureau, vue imprenable sur l'île Saint-Louis, j'entrevois la Seine, ni grise ni verte, boueuse. Et surtout j'entends le bruit des voitures, sur le quai. Christophe est là, venu de Suisse. Il me photographie pendant que j'écris. Il repart ce soir. Dans un vase, les fleurs qu'il m'a apportées hier, en message de première visite, Catherine, une amie commune, de Genève, lui a donné mon adresse. Je suis rentré du Maroc, six jours à Agadir, avant-hier. Me voici, selon une expression, boutade, lieu commun que j'emploie depuis des années, bronzé du dehors mais pas du dedans, apparence trompeuse qui joue encore le jeu des images que l'on me prête d'auteur choyé qui a tout pour être heureux et entretient subtilement un désarroi inexplicable. Injustifié, disent les justiciers de l'ordre ou du désordre moral, idem puisque moral, qui veulent tout expliquer. Le texte, texte d'écriture ou texte de vie, est inexplicable. Mon mode d'écriture, mode de vie, est d'instinct et de conservation. Bonjour: je suis ému. Voici.

Il n'y a plus de saisons à Paris. Le ciel s'est couvert depuis des années. Cette grisaille que je ressens et qui me terre au matin, je ne peux pas croire qu'elle soit le fait de mon regard, ombre d'un tourment grandissant, doute, inquiétude, amours déçus, acculé que je suis par tant de malentendus et de malécoutés , savamment entretenus par ceux-là d’une société qui ont charge d’accueillir, de rejeter ou de taire, et qui me tiennent dans ce purgatoire dont ils m’accusent. Christophe vient de me dire que je devrais « partir pour me recréer ». partir pour où ? Fouler quelle terre ? Hier, après avoir écrit sur une première feuille, Biographie. Roman. Yves Navarre, j’ai noté sur un papier, que s’est-il passé pour en arriver là ? Je recopie. Ici. Maintenant. 13 h 15. Christophe et moi allons rejoindre Eric dans un restaurant vietnamien du quartier. La pièce de théâtre dans laquelle Eric interprète le rôle principal sera arrêtée le 29 mars prochain. Ils n’ont pas la jauge. Ils ne remboursent pas le plateau.

Un peu plus tard dans l'après-midi: déjà la nuit des nuages. Les platanes du quai ont été élagués pendant mon séjour à Agadir, doigts coupés de ces arbres qui, l'été durant, quand je ne suis pas à Joucas, de mon second étage, donnent l'impression d'être enfouis dans un parc. Marcel, le concierge, qui vient faire le ménage le matin, m'a dit « ça repoussera vite ». Il savait ne pas me convaincre. II a souri « allons, Yves, faut pas vous laisser faire par tous ces gens-là» puis« je vous fais confiance ».

Eric, pendant le déjeuner, a exprimé sa juste peine. Une peine au sens fort de l'interrogation. Tête d'affiche, pour la première fois dans un théâtre privé, il attendait beaucoup de la carrière de cette pièce. Et le voilà, disait-il,« libre au printemps ». Christophe l'a vu, hier, ovationné à la fin du spectacle. Christophe a murmuré «j'étais enthousiasmé. Je réagissais comme la salle. La salle était touchée ». Sourire d'Eric « c'est ce qui leur fait peur. Le public ne veut pas qu'on le touche». Je crois que nous avons ri. Eric m'a demandé s'il avait droit « à un printemps? » Nous sommes rentrés•chez moi. Christophe nous a pris en photo. Nous avons écouté de la musique. Ils sont partis. J'écris.

J'écris à la machine à écrire. Combien de fois, ces derniers mois, ai-je pu dire« elle porte bien son nom », et me moquer d'elle ? Pour le temps de mon dernier roman, Le Jardin d'acclimatation, j'étais revenu aux cahiers, à l'encre et au stylo. Je parlais d'« acte sensuel », de« contact direct avec l'écriture », de « corps à corps» et même d'« étreinte ». La machine, moquée, dans son coin, attendait. C'est une Valentine, rouge, de marque Olivetti. On ne la fabrique plus. C'est une amie. Ses «touches» n'ont pas de secrets pour moi. J'aime son cliquetis. Avec elle, tout se déroule quand le cahier, souvent, étouffe les pages. Or, dans mon écriture à la main passent les nuages. Le texte couché, alors, n'est pas vraiment détaché de moi. Mon graphisme se tasse, anxieux, ploie sous un vent curieux jusqu'à l'illisible, trahit mon état d'auteur et m'oblige, à la correction, à me re-vivre quand le texte de première frappe, à la machine, caractères immuables, appartient à l'autre, et c'est «en autre» que je le corrige déjà. Tout de suite l'autre. L'attendu. Surtout si on se défend d'attendre encore.

Dans Martin Eden de Jack London, relu et annoté. les trois premiers jours passés à Agadir, roman qui a la magie de fondre la biographie au romanesque, et d'écarter le reproche de l'autobiographie si souvent lancé par des écrivains capables seulement d'écrit, reproduction du réel, incapables d'écriture, cette réalité en soi, Ruth, aimée de Martin, du haut (?) de sa bourgeoisie fait remarquer à son ami (Martin = Jack) qu'il faut remplacer « on » par «je » pour être poli et courageux. Je reprendrai donc le passage ci-dessus, quand le texte de première frappe, à la machine, caractères immuables, première figuration de l'impression au sens de l'imprimerie, appartient à l'autre, et c'est «en autre» que d'emblée je le corrige déjà. Tout de suite l'autre. L'attendu. Surtout si je me défends d'attendre encore.

Onze heures du soir. Christophe est reparti pour la Suisse. Sur une scène de théâtre, Eric joue sa dernière scène, la plus poignante. Tout à l'heure, il saluera le public, avec les douze autres acteurs de la distribution d'abord, seul ensuite. Le compte à rebours a commencé pour eux, et pour lui. Je ne sais plus ce qu'est un printemps. Je l'ai humé, vécu. Un frisson et des fourmis dans les doigts. J'ai respiré, gobé, bu des printemps. Mais je ne sais pas, je ne sais plus ce que c'est. Il n'y a plus de saisons à Paris. Et si le soleil perce, je n'y crois pas, parce que je me remets à rire d'un rien, à faire un mot voltigeur que je trouve ridicule, suspect, désormais déplacé. Pour qui?

Avant qu'il ne parte j'ai lu ces premières pages à Christophe. II a dit avec son accent de Lausanne, lentement, «c'est spontané, pas maquillé. Faut surtout pas déchirer ». Puis « si tu continues comme ça, ils ne pourront pas t'accuser d'exhibitionnisme ». J'ai noté inhibitionnisme . Je le transcris, ici. On ne parle jamais des inhibitionnistes .

J'écris bien « on » les moque. Cette fois, c'est bien on, pas je. Je dois beaucoup à la re-lecture de Martin Eden. Toute lecture de roman forgé et de trempe humaine est initiatrice. Une modification s'opère. Le roman vécu, lu, ressenti m'abandonne sur une autre plage. Echoué, le sentiment d'abandon devient vite celui de découverte et de renouveau. La vie d'un roman, par sa lecture, me place dans un autre champ de vision. Je vois enfin les êtres sous un autre angle, quand Paris fige et fixe mon regard, statufie les êtres et s'assoupit sous un ciel de coton gris. En revenant de Joucas, il y a un mois, j'ai noté, fasciné par la province, envoûté par Paris. Je suis donc fasciné par une province où j'ai, à mon corps offensif, toutes mes racines, encore, et envoûté, tenu sous cloche par Paris. Christophe, restaurateur de sarcophages et de momies, me racontait hier, pendant le dîner, qu'une dame, conservatrice du Musée de l'homme, lui avait un jour montré des têtes décapitées, conservées dans des bocaux, dont une tête « d'anarchiste de la Commune » bouffie aux traits s'effaçant, lecture insoutenable. La dame avait commenté « nous n'avons aucune raison de les garder, mais nous ne pouvons pas les jeter».

16 mars 1980. Un dimanche. Midi. Même ciel. Un peu moins de bruits de voitures sur le quai. Mes chats dorment. Tiffauges , le maître, noir et blanc, sept ans, sur mon bureau, les quatre pattes en l'air. De temps en temps il s'étire, me regarde, s'assure de ma présence. Tiffany, tigrée, six ans, nièce de Tiffauges, sauvage, se tient à l'écart, sur le canapé du salon, à portée de bouquet de fleurs. Dès que j'aurai le dos tourné, elle ira croquer un pétale, jouer avec s'il est amer. Tityre enfin, moitié siamoise moitié persane, vraie colourpoint, neuf mois, sur un coussin, près du bureau. Un chat et deux chattes. Un mâle malin et triomphant, et deux femelles qui rivalisent pour être aimées. Dire. Dire tout cela. J'ai pris cet appartement et adopté Tiffauges en même temps. Boutade souvent répétée, je ne vis pas chez moi, mais chez lui. C'est vrai. il m'a tenu ici, et m'a tenu en vie. Il est là. Il m'attend. il m'interroge continuellement. Non pour me piéger comme tant d'humains, mais pour me et se situer, dialogue de regards échangés. Et si je lui parle, l'emploi des mots qu'il ne comprend pas m'invite à me taire et à savoir de nouveau parler en regards, accepter ce double mystère qui nous réunit. Combien de fois ai-je pu glisser, dans tel roman ou telle pièce de théâtre, je ne sais rien de toi, tu ne sais rien de moi, c'est peut-être ça l'amitié ? Je pensais à Tiffauges. Un pigeon vient de se poser sur le balcon. Tiffauges, c'est son côté tigre, le suit, tapi, de fenêtre en fenêtre. Il guette sa proie rêvée. Une vitre les sépare. Il le sait. Devant la porte-fenêtre de la salle à manger, comment aller plus loin, limite du territoire, il se jette sur la vitre, le pigeon s'envole. Fin de partie de chasse impossible. il se lèche une patte de devant. Tiffany et Tityre l'ont suivi. Tiffany lèche Tiffauges. Tiffauges mord Tityre. Quart d'heure de jeux. Ils se coursent, embuscades. Puis Tiffany se postera de nouveau près du bouquet. Tityre roucoulera si je l'appelle. Elle fera le paon avec sa queue et rejoindra son coussin. Tiffauges reviendra près de moi et se couchera sur le semainier : il aime le cuir.

Un roman ne naît pas d'une idée mais d'une émotion. Les détails comptent, ici. La rhétorique des préfaces crée souvent des mystères inutiles. Et puisque je me préface aussi, roman, tout cela sera roman, au plus proche ma vie (Killer , dans le cahier d'Oxford, disait: je n'ai que ma vie à offrir en partage), je ne peux que par le quotidien de ces jours qui me jettent de nouveau à la machine à écrire exprimer la modestie et l'urgence de l'entreprise. Comment l'émotion de Biographie. Roman. Yves Navarre est-elle née?

La veille de Noël (je partais le lendemain pour Joucas), je me suis rendu, tard le soir, chez mon éditeur Charles-Henri et son épouse Marie-Françoise. Marie-Françoise attend un enfant. Une grossesse tourmentée. C'était alors le cinquième mois. Elle ne quittait pas le lit. Et dans sa chambre, devant Charles-Henri, je leur ai offert les sept cahiers manuscrits de mon dernier roman, intitulé alors Le Signe de vie . J'ai peur. J'ai toujours eu peur des éditeurs. Pour dire « oui », ils se taisent. Ils ne parlent que pour refuser. Refus du Petit Galopin de nos corps par Flammarion alors que je désirais revenir chez eux après la blessante et nulle expérience de la publication de Niagarak chez Grasset. Tout ce qu'ils trouvèrent à me dire, au cours d'un repas, fin août 1976, fut, par la voix d'un de leurs directeurs littéraires, « ce n'est pas le roman que nous attendons de toi ». Mais quel roman attendaient-ils de moi? Quel autre roman attendent-ils toujours? Que veulent-ils me faire dire, fascisme ordinaire, répandu, habituel? Et ce refus du Temps voulu , trois ans plus tard, autre déjeuner, avec Robert Laffont qui venait de publier, sans conviction réelle ou bien, plus proche vérité, dans l'idée d'échec (« Navarre s'est trop fait d'ennemis », « Navarre ne se vendra jamais»), quatre romans, et pour ce cinquième m'entendre dire « c'est dommage que Pierre ne s'appelle pas Martine ». On dit des auteurs qu'ils changent d'éditeurs. On ne dit jamais d'un éditeur qu'il change d'auteur. Prudent, l'éditeur refuse oralement. Il se réserve ainsi le droit de nier ensuite ce qu'il a dit. L'auteur piétiné ne peut être que perdant. On dira de lui qu'il ment. Je suis donc revenu «chez Flammarion» sans savoir vraiment s'ils aimaient Le Temps voulu ou pas. Je revenais à la maison. Ils étaient contents de m'avoir, de nouveau, chez eux, pour trois romans et trente-six mensualités, avances sur des droits d'auteur de succès quantifiés que je n'ai pas encore eus. Oui, je veux vivre de ma plume. Vivre d'écriture parce que écrire me tient debout et parce que l'écriture devrait me permettre de vivre comme je vis, là où je vis. L'artiste écrivain est le seul créateur auquel on explique que «ce n'est pas possible » ou subtilement que « ce n'est plus possible ». En faisant don de mon manuscrit à Charles-Henri et Marie-Françoise je voulais leur annoncer une année nouvelle. Une double naissance. Celle de leur enfant. Et celle de ce roman dont je voulais qu'ils pèsent le poids en cahiers, en papier, en pages barrées de lignes bleu roi, des mois de travail, jour et nuit, attaché à la famille de ce texte, désireux de voir se creuser plus profond le sillon, droit, net, qui de roman en roman me conduit au ciel de mon enfance, pur, dégagé, bleu comme l'encre, ciel claquant dans lequel j'ai toujours rêvé de me baigner, et dans lequel aussi, en 1976, j'ai failli verser à tout jamais. Tout cela de Biographie, intense, doit être dit. Je ne veux plus des images que l'on distribue de moi et auxquelles, violences, délations, crachats, passages sous silence, on voudrait bien que je sois conforme. Ni malentendus ni malécoutés, je veux la juste mesure. Ce que je frôle, de roman en roman, je le veux ici net et de diamant. Qu'est-ce qui s'est passé pour en arriver là ?

J'arrive à un âge où une génération monte, me pousse. Ils n'ont pas appris à lire de la même manière que moi. Que nous. Je ne suis plus le jeune des autres. Fin des années de jeunesse. Quarante ans. 24 septembre 1940, je m'arrêterai d'écrire Biographie le 24 septembre 1980. Alors, tout commencera. Tout devra commencer. Toute analyse est un exemple offert en partage si émotion il y a au départ. La biographie ne sera pas originale mais d'origine. Le secret des sources est là.

17 mars 1980. Un lundi. Me méfier de l'exploit. Ordonner cette préface sans pour cela dénaturer l'émotion de départ, le « comment elle est née? » et « de quelles urgences procède-t-elle ? » En première page du Monde de samedi-dimanche, reçu ce matin au courrier, un placard publicitaire annonce la parution de Compagnie de Samuel Beckett. La photo de l'auteur et un extrait de presse: Beckett, un des rares à rétablir dans sa dignité la littérature. Geneviève Serreau. Le Nouvel Observateur. La dignité du roman et du romancier est plus modeste. Subtile aussi car elle ne bénéficie pas de la splendeur apparente des textes inclassables qui ont pour eux le sceau d'auteurs mythiques et mystérieux. Je me souhaite ici un bon et prompt rétablissement. Il y va de la dignité d'une écriture, mienne, ma vie, ce qui me tient debout et me fait aller. Je n'ai pas su, naïf ou bien sincère, répondre à l'esprit de réserve, à la technique de maîtresse d'école d'une critique tout employée à porter des jugements factices, l'éloge ou le blâme, le superlatif ou le crachat, et à jouer le jeu de panurgies programmées. Je suis né à l'écart, et j'en souffre. Trop. Et ce ciel dégagé, claquant, que j'ai mentionné plus haut, en appel, au bout du sillon, n'est pas de métaphore, mais bien réel. Je fonctionne avec le ciel. J'ai connu des ciels dégagés, nets, qui m'invitaient au sol et à cette terre. Je respirais. Je ne respire plus. Ou mal. Ou peu. Je voudrais par ces pages ouvrir une fenêtre sur le paysage de ma vie. Combien de fois ai-je pu écrire, en dédicace de Portrait de Julien devant la fenêtre , pour X ou Y: on est toujours le paysage de quelqu'un, son regard, une attente. Un partage? Et je signais de mon prénom. Yves. Quand je signe de mon prénom, c'est lisible. De mon nom, graffiti, c'est illisible. On croit toujours dans les magasins que je signe des chèques volés. « Carte d'identité, s'il vous plaît! »

Le choix dans ces premières pages: rien n'est décidé d'avance. L'écriture est réalité en soi. Tout se décide. Je ne donne que les prénoms de mes amis, Eric, Christophe, viendront Jacques et Nicole, Xavier, Emanuel, Jean-Louis, Jean-Jacques et Marie-Claude, Georges mon docteur et Christiane son épouse. L'amitié sans doute se mesure à la capacité d'abandon mutuel. Un auteur ne sera jamais l'ami de son éditeur, parce qu'il est éditeur.

L'été dernier, un ami romancier m'a montré le synopsis de son prochain roman. Cela se présentait, pages qu'il dépliait de droite et de gauche, comme un arbre généalogique qui aurait oublié de pousser en hauteur, rampant, dru, un buisson à fouler du pied. Je lui ai dit « quel ennui, tout est prévu avant même... » Il n'écoutait déjà plus. Pourquoi m'attacher à lui? Il ne fait que se fuir et se prévoir dans ses fuites quand je ne souhaite que retrouvailles imprévisibles, surprise des êtres au forgé de la vie.

Tant de précautions à prendre. L'altitude. L'émotion risque ici de verser à l'intention, isolée dans les mots, trop cernée par eux, ramenée à des faits narrés qui au réel de ma vie ont surgi de front. Toute une forêt marche dans ma tête , je suis perdu, je risque de me perdre. Il me faudrait écrire chaque arbre pour ne pas être lu avec sarcasme et ironie, pour ne pas être pointé du doigt par les pingres de la littérature, accusé de prétention et d'altitude. Combien de fois me suis-je répété, l'été dernier, anxieux de mon premier passage à Apostrophes pour Le Temps voulu, comment faire désormais pour que la sincérité ne soit pas prise pour une rancoeur, et l'aveu pour une vanité? Oui, comment, habitués que nous sommes tous, à notre esprit défendant, à tout savoir de tout, continuellement, consommateurs d'événements, prévus, traqués dans nos désirs, rompus à toutes les thèses, avons-nous perdu prise au point de ne plus savoir quelle époque nous vivons, et quel temps, le temps, quelle saisie nous pourrions avoir de lui et à quel prix ? Je te retrouve, machine à écrire, avec bouleversement. Si j'écrivais ces pages au cahier et à l'encre, je ne les écrirais que pour moi-même, Narcisse inquiet de sa plus belle image. Or l'autre importe, seul l'autre, comme toujours, ultime recours depuis bientôt quarante ans, un au secours, et de plain-pied. Exergue du roman Les Loukoums : l'enfer on y entre de plain-pied, sans le savoir. La vérité de ma vie pour la vérité de la sienne, rencontre, image mêlée, que rien ne trouble, du couple qui se penche pour se voir, ensemble.

Je n'ai jamais décidé d'écrire. J'écrivais avant même de savoir écrire. L'écriture commence au premier regard échangé. Dans mon berceau, temps de guerre, je n'avais pas de joujoux. Déjà, je guettais. Mes dessins d'enfant ont tout de suite appelé à l'amour de l'autre, à la rencontre et au couple que je formerais avec lui, si ? Je ne chercherai pas ici à me parer ou me magnifier, mais simplement à rétablir le désir qui fut toujours mien de rencontrer qui je n'avais pas, biographiquement, dans ma vie, et qui je ne rencontre que dans le secret de lectures.

Tityre vient de tenter de grimper dans l'arbre qui occupe la moitié de l'espace de mon bureau et ploie au-dessus de ma tête. Un regard a suffi. Elle a fui, coursée par Tiffauges et Tiffany qui croyaient à un jeu. Puis, éducation des chats, respect des plantes, j'ai conduit Tityre au lieu de sa tentative. Je la tenais par la peau du cou, comme on tient les chats quand on va les gronder. Une petite tape sur l'arrière-train, et elle a fui de nouveau, coursée, la queue en panache, de peur et de jeu. Quelques minutes plus tard, elle est revenue vers moi, en se dandinant, entrechats de chat. Je l'ai appelée. Elle a roucoulé, queue à la verticale, ravie. Je l'ai caressée sur la tête. Les chats ont ceci d'humain qu'ils ignorent la rancune. Cette rancune que j'oublie en revoyant celle-là ou celui-ci qui m'ont bafoué. A les revoir je les connais mais ne les reconnais pas. Mon sourire alors les étonne. Je n'ai jamais su faire de tri. Je n'ai rien décidé de ma vie. Elle se décide et me pousse de plus en plus souvent là où je ne me supporte plus, vers ceux qui me rejettent en exigeant de moi l'image factice d'un bonheur triomphant. Combien de fois ai-je écrit, en dédicace du Temps voulu, à X ou Y: il n'y a de beau et de bon dans le bonheur que le heurt. Rencontre. Partage ? Et je signais. De mon prénom. En ami.

Dans Le Monde de ce soir, un placard publicitaire pour un film, l'aventure humaine ne fait que commencer.

18 mars. Un mardi. Ces pages exposent et m'exposent trop. Si l'auteur -dit le quotidien (vérité ?) de sa vie, on l'accuse immédiatement de régler des comptes. Je ne suis pas libre. Je pense « on ». Un auteur peut-il exister dans la vérité de sa vie, cette juste mesure, ce plain-pied ci-dessus souhaités? Faire taire les sarcasmes, malentendus, malécoutés, rôle que l’on veut me faire jouer, paroles que l'on veut me faire tenir, purgatoire dans lequel on me tient et que l'on m'accuse de créer et entretenir, moi-même. Je vis où je m’attache s'intitulait Le Silence du ciel. Laffont n'a pas voulu de ce titre d'origine. « Ils » ne le trouvaient pas « assez fort ». Pas assez commercial? Je me le remémore aujourd'hui; Je voudrais me remettre, par cette Biographie, à l'écoute du silence du ciel.

Vite. Oui, il faut faire vite et ne pas laisser ici se multiplier les impressions de départ. Tout demande la parole en moi. Tout revendique. Or, il me faut cadrer l'émotion de départ de ce texte, bien en signaler l'urgence et les origines.

Etat de l'auteur: dépressif, non ; offensif profond, oui. Le souligner vaut bien un sourire. Un petit début d'humour, ce ressort. Je veux ressortir vivant de ce texte, dire à ceux qui me lisent et m'ont lu qui je suis, au plus proche, et laisser ceux-là qui me barrent les chemins (le plus net tracé en moi, étant l'amoureux) au mur de leurs verdicts.

Ma vie, comme toute vie, est un roman. J'y ai puisé les forces vives de douze romans , à ce jour. Je veux en extraire la force brute d'un roman, unique, celui-ci, Biographie, sans lequel les douze premiers (publiés) n'auront pas leur sens exact, sans lequel le ou les suivants, qui sait, n'auront pas ce relief dont Claude Manceron me parlait à propos du Temps voulu en m'invitant à brasser le monde. Je le brasse déjà, mais dans la limite sociale d'une famille, la mienne, d'origine et de biographie, dans la limite de cette micro-société, famille Duperin de Lady Black , famille de David dans Evolène , Rasky, père putatif de Luc, dans Les Loukoums , famille Dauzan du Coeur qui cogne , père juge d'instruction de Killer dans Killer , familles de la ville de Cuelga dans Niagarak , familles de Roland et de Joseph dans Le Petit Galopin de nos corps , parents de Pierre dans Kurwenal , famille d'Adrienne dans Je vis où m'attache , famille rêvée de Kappus dans Portrait de Julien devant la fenêtre , famille Forgue dans Le Temps voulu et famille Prouillan dans Le Jardin d'acclimatation . Toutes ces familles m'échappent, vivent leur vie, et ne sont jamais « la » famille, « ma » famille, à laquelle je voudrais une fois pour toutes m'attacher afin de m'en détacher, et brasser ailleurs. Le détachement commence à la juste mesure de l'attachement. Le roman d'origine.

Emanuel vient de me dire au téléphone « dangereux. Tu vas aborder le problème de ta vie, le mettre à plat, sur du papier. Il faut que ce soit clair, net, précis, comme une lame de couteau ». J'essaie de lui expliquer que ce texte ne crée pas un état mais est la résultante d'un climat intérieur, fibre, tissu qui s'est tramé, m'a froissé et me tient depuis la remise du manuscrit du Jardin d'acclimatation à Charles-Henri, le 10 mars dernier: je n'ai toujours pas traité le sujet. Il faut que je le traite, par le tranchant biographique, ciel qui claque, silence du ciel, retrouvailles. Emanuel me dit «alors si c'est ça, vas-y!» Pas d'autre issue. Pas une issue de secours mais une issue de recours. Recours en grâce. Grâce de l'écoute et du texte. Debout! Ailleurs! Brasser le monde! Jean-Louis me disait, après sa lecture du Petit Galopin de nos corps, «ce serait encore plus fort sans les points d'exclamation. Méfie-toi d'eux ».

Ephéméride. 1979. Jeudi 3 mai. Déjeuner avec Robert Laffont. J'ai publié quatre romans chez lui. Le contrat qui nous lie et les mensualités viennent à expiration fin juin. Depuis huit semaines j'attends qu'il me dise ce qu'il pense du manuscrit du Temps voulu. Déjeuner amical, neutre, morne. Mon roman l'a touché « si proche, peut-être trop, de ta vie ». Il demeure vague, désenchanté. J'attends de lui un enthousiasme. Lassé de me sentir à l'écoute, il reconnaît l'universalité du sujet amoureux traité mais me dit en conclusion « dommage que Pierre ne s'appelle pas Martine ». Vendredi 4 mai. Je demande à Jacky, le porteur de messages de chez Flammarion, de passer prendre le manuscrit chez moi et de le déposer sur le bureau de Charles-Henri. Jeudi 10 mai. Je signe avec Henri et Charles-Henri Flammarion un contrat de trois ans, trois romans, trente-six mensualités. Je peux donc jouer les prolongations et assurer le règlement des frais fixes de ma vie sur un succès de ventes, amour, attention, multiplication, à venir encore. Publication du Temps voulu prévue pour début septembre. Jeudi 24 mai. Dîner avec René Hess, directeur littéraire chez Flammarion. Je lui annonce que «je vais écrire l'histoire d'un père qui tue ses enfants ». Je lui demande si ce sujet qui me brûle les doigts a déjà été traité. Il me répond non. Mardi 12 juin. Joucas. J'apprends, tôt le matin, au téléphone, par une journaliste de France-Soir, le suicide de Jean-Louis. Elle me demande « vingt lignes, un témoignage ». Je lui réponds que je ne peux écrire ces lignes dont j'avais parlé à Jean-Louis, devant son frère Jacques, ultime dérision, dernier geste pour sauver l'ami (je ne fus pas le seul à vouloir le sauver), ni ne veux figurer à quelques colonnes d'une rubrique écrite par quelqu'un que je considère comme un de ses assassins, un de ceux qui ont tenté de lui « faire dire ». La journaliste me répond « mais c'est pour cette raison que nous nous adressons à vous ». J'écris vingt lignes. Je les lirai, le soir, dans le train, peu après l'arrêt à Dijon, 20 heures, amputées de six lignes. Et pas n'importe quelles lignes. Coupure. Blessure. Sanction. Censure. Sang. Quelques jours plus tard, un autre ami de Jean-Louis écrira dans Le Matin: on se précipite déjà pour l'oraison funèbre et pour la succession. Va-t-on voir tel jeune cadre, dandy. de la littérature spécialisée, devenir à Jean-Louis Bory ce que Peyrefitte fut à Cocteau ? Sinistre cirque parisien. Jeudi 5 juillet. Joucas. .Seul, avec les chats. J'écrirai mon roman au cahier et au stylo. Premières pages. Vendredi 31 août. AIler et retour à Paris. Passage à Apostrophes. Page 255 du roman. Lundi 10 septembre. Retour à Paris. Page 279. Vendredi 19 octobre. Départ pour Montréal où l'on joue Il pleut, si on tuait papa-maman . Page 397. Lundi 5 novembre. Retour de New York. Page 414. Jeudi 6 décembre. Fin, page 507. Vendredi 14 décembre. Fin des corrections de la première frappe machine, corrections entamées au fur et à mesure de la frappe effectuée par madame Bisson à qui je dois tant d'attention, et d'attentions. Samedi 15 décembre. Je décide de «:quitter le roman» pour un mois, au moins. Dimanche 15 et lundi 16 décembre. Malaises, vertige, crise. Mardi 18 décembre. Je reviens au roman. Secondes corrections. Samedi 22 décembre. Je remets les cahiers du manuscrit à Charles-Henri et Marie-Françoise. Dimanche 23 décembre. Joucas. Seul, sans les chats. Page 75. Jeudi 27 décembre. Jean-Jacques et Marie-Claude viennent dîner avec moi. Marie-Claude me dit « nous avons trouvé le titre ». Je leur dis« Le Jardin d'acclimatation ?» Ils sourient. C'est «oui ». Je leur dédie le roman. Page 142.

Ephéméride. 1980. Mercredi 2 janvier. Retour à Paris. Page 262. Vendredi 18 janvier. Fin des corrections. Je remets à madame Bisson l'ensemble du manuscrit à taper de nouveau. Samedi 19 janvier. Départ pour Montréal où l'on crée Les Valises . Dimanche 3 février. Retour de New York. Du 4 au 9 février, vêtements, livres, documents, je classe, je range, je jette. Chaque soir, en cachette de Marcel, je vais déposer d'énormes sacs-poubelles, sur le quai, un peu plus loin. Je jette même l'épais registre de cinq cents pages sur lequel, depuis la publication de Lady Black, je colle critiques, articles, lettres, photos: tout. Transit. J'adresse un message circulaire à une douzaine d'agences de publicité leur signalant que je suis prêt, de nouveau, à prendre des travaux de .conception-rédaction. Texte: rédactions en tous genres, travail rapide et bien fait. A bientôt? L'argent que Flammarion m'avance chaque mois paie les frais fixes: location de l'appartement, impôt mensualisé, heures de ménage + linge et comptable . J'ai « bouclé la boucle» depuis trois mois en vendant à Bruno mon portrait par David Hockney. Plus rien. Peur des dettes. Besoin de trouver du travail. Mercredi 13 février. Madame Bisson a terminé. Je vais chercher le manuscrit chez elle et le porte directement rue Racine. Je pose les deux exemplaires sur le bureau de Charles-Henri. Un pour lui. Un pour René Hess. Charles- Henrim'appelle tard le soir, « je le lirai ce week-end. Je te téléphonerai lundi matin ». Je commence les corrections d'une des trois pièces de théâtre, Le Butoir , laissées en souffrance depuis deux ans. Lundi 18 février. Levé, lavé, douché, rasé, tôt le matin. J'attends le coup de téléphone de Charles-Henri. A 12 h 30, inquiet, je l'appelle. Il est en réunion. Il me dit «déjeunons ensemble le 28 ». Rien d'autre. La voix blanche. Il y a des gens autour de lui. Vers 15 heures, blessé, inquiet, je me rends rue Racine. Il me dit « dînons ensemble ce soir ». Au début du dîner, il parle du roman. Il l'a lu. Il fait état de trois, quatre émotions de lecture. Bon signe. Je respire. Marie-Françoise nous regarde en souriant. Mardi 19 février. Rendez-vous dans une agence de publicité. Ils me proposent le « replâtrage» d'un catalogue de meubles. Il faut « humaniser le rédactionnel », « l'émailler d'entrevues avec des créateurs de meubles, de tissus, et avec les patrons ». J'accepte. Mercredi 20 février. Je refuse le travail. Je renvoie le dossier, accompagné d'une de ces lettres douloureuses que je ferais mieux de ne plus écrire. Comment « en suis-je arrivé là ? » La question me transperce. Jeudi 21 février. Je pars pour Joucas. J'ai besoin d'énergies, besoin de respirer. Dîner chez mes voisins Marie-Claude et Jean-Jacques. Tous deux psychologues de métier, ils s'inquiètent du rôle de mon médecin, Georges, dans ma vie, depuis l'été 1976. Ils le figurent «faisant rempart à une démarche d'analyse dont tu as besoin ». Je leur explique que le rempart est en moi. Vendredi 22 février. Je téléphone, de Joucas, à Annick Geille, rédactrice en chef de Playboy, et lui propose un« grand sujet» sur« les nouveaux rats de ministère ». Elle accepte. Il s'agit de gagner là ce que je n'arrive pas à gagner dans la publicité. Mardi 26 février. Retour à Paris avec l'article pour Playboy et Le Butoir, corrigé. Jeudi 28 février. Déjeuner avec Charles-Henri. J'ai parlé. Je ne l'ai pas laissé parler. Il ne m'a donc rien dit de plus sur Le Jardin d'acclimatation. Son père est « en train de le lire ». René est « en train de le lire ». C'est tout. Vendredi 29 février. Remise de l'article à Playboy. Voir annexe 1. Annick l'accepte. Récital Alfredo Kraus à l'Opéra. En bis, il chante, puebla, pueblecito, extrañas son tus tardes. Village, mon petit village, tes fins d'après-midi sont étranges. Samedi 1er mars. Déjeuner avec Eric. Je lui parle d'Alfredo Kraus. Il me conseille de lire Résidente privilégiée de Maria Casarès. Il me parle de l'expression cortar por lo sano, trancher dans le vif, qui revient souvent dans ce livre. Il me raconte une histoire de coulisses de théâtre. Je lui demande la permission d'en tirer une nouvelle: Le Fauteuil 163. Voir annexe 2. Lundi 3 mars. Second rendez-vous dans une agence de publicité. Ils me proposent la rédaction d'une brochure de soixante-quatre pages pour un ministère, douce propagande, à peine déguisée, visant à réduire ou désamorcer les revendications syndicales d'un secteur professionnel nationalisé, foyer de grèves. Refus. Longues explications. Ils confieront le travail à un psychologue. Je leur dis « oui, pour des modes d'emploi de tondeuses à :gazon ou des fiches techniques de machines à repasser, mais là, non ». Retour chez moi, déçu. Bouleversé. Quand j'aurai payé le loyer trimestriel du mois d'avril, que restera-t-il? Tard dans la nuit, dans un bar; je rencontre Jean. C'est « lui ». Impression brutale d'être là, enfin, avec celui que j'attends. Jean me rappelle Rupture n° 2. Même goût et même tact. Jean est professeur de piano. Nous devons nous revoir jeudi soir. Mardi 4 mars. J'écris Le Fauteuil 163. J'envoie des fleurs à Jean accompagnées d'un message, au crayon, ne dis à personne que nous nous connaissons. Ce qui s'efface reste.

Mercredi 5 mars. Réveil, vertiges, malaises, crise. Pas de nouvelles de FIammarion. Emanuel me dit « surtout ne les appelle pas. De quoi as-tu peur ? Attends!» Pas de boulots de publicité. Je décide de partir, couper, peur de Joucas, peur de revoir Jean dans cet état. Tard le soir, je l'appelle et lui dis les raisons de ce départ. Je ne veux pas le charger, fardeau, d'emblée, et attendre un jour meilleur. Nous prenons date pour le dimanche 16 mars. A 18 heures. Chez lui. Je ne vais jamais chez les autres, ils viennent toujours chez moi. Dans la gueule du loup, je deviens la gueule du loup. En sortir. Avec lui ? Plus tard, Marie-Claude m’appelle de Marseille « il faut que tu entres en analyse. Il y a de bons analystes ». Non. Jeudi 6 mars. A l'aéroport, j'achète Martin Eden et Résidente privilégiée .

Vendredi 7 mars. Agadir. Soleil. Bain de mer. Lecture de Martin Eden, il n'y avait pas de vie future, avait-il décidé ; il fallait vivre et bien vivre, et puis sombrer dans le néant, ... L'été fut dur pour Martin. Éditeurs et liseurs de manuscrits étaient en vacances et les réponses, qui prenaient ordinairement trois semaines à lui parvenir, mettaient à présent trois mois, ... II répondit qu'il acceptait, mais se souvenant que tous ces manuscrits avaient été refusés froidement - que ce serait 5 000 francs par essai. Ils l'avaient fait suer sang et eau, autrefois: c'était à son tour, maintenant, de les saigner à blanc, ... Imbécile! criait-il à son image dans le miroir. Tu voulais écrire, tu essayais d'écrire. Qu'avais-tu en toi? Quelques notions enfantines, quelques sentiments non mûris, beaucoup de beauté mal digérée, une énorme ignorance, un coeur plein d'amour à en éclater, une ambition aussi grande que ton amour, que ton ignorance. Et tu voulais écrire! mais tu commences aujourd'hui seulement à acquérir en toi ce qu'il faut pour cela! Tu voulais créer de la beauté! et tu ne savais rien de ce qui fait la beauté! Tu voulais parler de la vie, et tu ignorais tout ce qui fait l'essence même de la vie! Tu voulais parler de l’univers et des problèmes de l'existence, quand l'univers n'était pour toi qu’un rébus chinois! Mais courage, Martin, mon garçon! Il y a de l'espoir, cette fois, bien que tu sois encore bien sot, bien ignorant. Un beau jour, avec de la chance, tu sauras à peu près tout ce qu'on peut savoir. Ce jour-là tu écriras.

Martin Eden a été publié en 1909. J'ai publié Lady Black en 1971. C'était mon dix-huitième manuscrit, mon dix-huitième roman digne de ce nom. Treize ans de refus des dix-sept premiers dans pratiquement toutes les maisons d'édition de Paris. Combien de fois ai-je pu le répéter, lieu commun, jamais entendu, jamais écouté, toujours pris pour une rancoeur, jamais pour une preuve d'apprentissage? J'ai relu Martin Eden en frère. Je ne l'avais lu, à seize ans, qu'en étranger. Lundi 10 mars. Je fais la rencontre d'un psychanalyste au sourire scout, un ravi de la Crèche. Comment a-t-il pu me dire qu'« entre deux entretiens tout irait mieux », et que« ce n'était rien» ? L'analyste, instable, tout autant que moi, me fait peur. J'ai trop vécu sur des images de catéchisme: de bons qui sont bons, de prêtres qui sont prêtres, de docteurs qui ne sont jamais malades. Inquiétude. Malaise. J'écris, au stylo, une nouvelle, Stresa. Voir annexe 3. Déception. Le romanesque l'emporte, encore, dans ce court texte. Les mythologies, tout de suite, factices, se multiplient. Même si une émotion passe. Il n'y aurait de mythologique que la vie propre. Me la dire. La dire. L'écrire. Eviter l'analyste et son rempart silencieux.

Mardi 11 mars. Découverte de Résidente privilégiée de Maria Casarès. La personne derrière le personnage. Son récit. Le juste suivi de sa vie et une écriture. Pour moi, une fascination. Il est à croire que les fées qui se trouvaient autour de mon berceau m'ont particulièrement douée pour l'exil ; jusqu'à la cruauté, la sainte férocité des petits animaux de la jungle. C'est ici que commence la série d'enterrements pour vivre, c'est ici que j'ai appris à « cortar por lo sano » comme disait mon père.

Jeudi 13 mars. Je quitte Agadir, bronzé, sous la pluie. Sitôt arrivé chez moi, fin de journée, je prends cette machine à écrire, ma Valentine, deux feuilles, un carbone, j'écris Biographie. Roman. Yves Navarre. Le téléphone sonne: Jean. Il veut me voir avant dimanche. Migraine. Malaises. Je prends de l'aspirine et un bain avant son arrivée. Nous parlons, tard dans la nuit. Gestes justes. Une retrouvaille. Je lui parle de Biographie. Il me dit « tu me liras le début, dimanche? » Au courrier, une lettre du ministère de la Défense, m'invitant avec « une quarantaine d'écrivains » à participer à deux jours d'information sur « la force de dissuasion » les 25 et 26 mars. Voir annexe 4. Vendredi 14 mars. Vertiges. Eric m'annonce que la dernière représentation de sa pièce aura lieu le 29. Je lui lis la lettre du ministère de la Défense. Il me dit, « vas-y, mais pour témoigner. Fais un reportage. C'est mauvais .signe qu’ils t'invitent. Qui ont-ils besoin de convaincre? C'est ainsi que commencent les guerres. Appelle Le Nouvel Observateur ». J'appelle la rédaction de cet hebdomadaire. Un des princes me répond. Je lui lis les lettres. Je lui dis aussi mes mauvais, ou non-rapports avec son équipe « si on mettait bout à bout tout ce que vous avez dit de mes romans en dix ans... » Il me répond « vous êtes masochiste, vous aimez ça ». Pour l'article, il accepte. Deux pages dans le premier numéro d'avril. Je dois lui apporter le texte le samedi 29, chez lui. D'ici là, il n'en parlera à personne. Le soir, dîner avec Emanuel. Je lui parle de Biographie. Il me dit « danger ! »Mais il me fait confiance. Mes deux derniers romans lui sont dédiés. Emanuel avec un seul « m ». Il est couturier. Notre amitié est tenace, nette, fraternelle.

Samedi 15 mars. Epuisé. Vertiges. Crise. Je suis sur le point d'appeler une ambulance. Je veux « aller en clinique ». Le silence de Flammarion, une errance, la rencontre de Jean, le mensonge du bronzage, le ton convenu de l'article pour Playboy, annexe 1, l'écart des deux nouvelles, annexes 2 et 3, la peur de n'être plus capable de dérision ou d'humour pour travailler encore pour la publicité, mon engagement sur ce reportage, tout tourne et me fixe. Point mort. En clinique? Peur ponctuelle. Je me jette sur cette machine à écrire et j'écris, j'écris les premières lignes de ce chapitre, préface, dont voici les dernières. Sauvé? Non. Se sauver. Oui. Sans point d'exclamation.

Dimanche 16 mars. Je rencontre Georges, mon docteur. Je lui parle des projets de roman et de reportage. Il m'écoute. Il me prescrit des calmants, de jour, et plus de nuit. J'y vois un progrès. Ai-je reconquis les nuits? Il me faut désormais reconquérir les jours. Le soir, je lis les treize premières pages de ce chapitre d'ouverture à Jean. Il me dit « je veux savoir la suite ». Lundi 17 mars. Déjeuner avec Jean, dans son quartier, près de l'Observatoire. J'ai reçu, de lui, cette carte: Dimanche-lundi. Ce soir, en te quittant, j'ai mangé des noix par dizaines jusqu'à en trouver une mauvaise. Alors, j'ai croqué une pomme en me demandant pourquoi, chez moi, cette sorte de passion d'écouter parler l’autre en me taisant. Etre perçu comme celui qui comprend, la peur du mot de trop qui me désignera comme l'interlocuteur indigne? Puis, je t’imagine, maintenant, lisant cette lettre, à mi-voix, d'un ton étonné, et me prends à penser que la raison de l'écriture, chez toi, est liée à cet étonnement. Tu es interrogé, au loin, par les mots des autres. Demain peut-être, on parlera. Jean. Pendant le déjeuner, il me parle de la technique pianistique des traits: savoir à chaque note quel doigt est sur chaque note. «Je jouais, je ne savais pas. Il faut que je sache, chaque doigt et chaque note. » En le quittant, je vais chez un fleuriste et lui adresse un petit arbre en fleur. A taper ces lignes, Valentine, je me demande si je sais quel doigt est sur chaque « touche ».

Mardi 18 mars. Le mardi de ce chapitre. Hier. De nouveau l'idée d'aller en clinique. De nouveau Georges. Je lui explique que je vis depuis des années avec mes obsessions, mes angoisses, et que je veux simplement retrouver ce peu d'énergie physique sans lequel tout devient insupportable. Il m'ordonne des piqûres d'Antasthène. Et un traitement-choc contre la cholite qui me tient en permanence. Interdit total: on ne dira jamais le rapport de la création artistique et du transit intestinal. Le noter ici est déjà une offense à je ne sais trop quelle bienséance littéraire.

Mercredi 19 mars. Marie-Claude m'appelle de Marseille. Je lui parle de Biographie, et lui lis le passage concernant les familles de mes romans. Elle me dit «je ne vois qu'une image: celle du prisonnier de la montagne Pelée. Le seul qui s'échappe parce qu'il est prisonnier ». Puis, après, je note ce qu'elle dit, « il faut nommer les nommables » (je pense à cortar por lo sano), « le problème d'identité est le même pour tout le monde. Seul l'acte de questionnement diffère. Alors, commence l'écriture ». Je sens, je sais, après lui avoir parlé, la raison de ce texte. Il me faut sortir de la gueule du loup. Retrouver mon ciel. Les chapitres de Biographie auront le calme profond qui est mien, fascination de mes provinces, natale et de Joucas, et qui me tient debout au milieu de ces faux orages, menaces absurdes d'un milieu parisien dans lequel je suis trop entré, oubliant de rester mystérieux. Je ne peux pas faire marche arrière. On ne sort de la gueule du loup que par la gorge du loup, au risque du saccage. Allons! Et tant pis pour ce point d'exclamation. De passage, ici, chez moi, Jean vient de lire ces premières pages. Il me dit « c'est calme et inquiétant à la fois ». «Quelle inquiétude? » Il me répond« c'est testamentaire. Le temps de la livraison ». Qu'il n'ait pas peur. En 1970, j'ai quitté la publicité parce que j'allais avoir trente ans, sans carte d'identité littéraire. L'écriture, mon identité. Je le redis: issue de recours en grâce. J'ai écrit Lady Black. En 1980, je quitte Le Jardin d'acclimatation qui sera mon douzième roman publié et j'ai besoin de l'identité de Biographie. Parce que je vais avoir quarante ans. Parce que les rencontres ne sont plus ce qu'elles étaient, innocentes, chasseresses. Parce que l'on dit de moi «écrivain homosexuel ». Etiquette. Triangle rose. Dit-on « chanteur homosexuel », «peintre homosexuel », « poète homosexuel »,« pianiste homosexuel» ? Je suis écrivain et homosexuel. J'ai petit à petit perdu mon ciel et l'écoute de son silence. Je ne veux plus écouter les critiques qui écrivent Yves a un stylo à la place du coeur et /'autre à la place du sexe, nous voici côté sexe, ou à suivre malgré tout en se bouchant le nez, ou quand donc crachera-t-il le morceau? ou une rentrée monstrueuse. Yves Navarre, lui, ne s'arrête plus: un roman en avril, un roman en septembre. Certains, plus rares, arrachent un ah ! de satisfaction, ou encore n'en jetez plus! ou enfin à quand le second souffle? Le Navarre nouveau est arrivé! Mon premier souffle sera le dernier. Il me suffit. Il suffit. Je ne veux plus qu'à bout de cartouches l'un ou l'autre sous-entende que Navarre est un pseudonyme. Comment pourrais-je écrire ce que j'écris sous un autre nom? C'est le mien. C'est tout. Je ne veux plus que tel critique me lance pourquoi vous plaignez-vous, vos parents sont riches! ou tel romancier de chapelle littéraire j'ai lu ton Petit Galopin. J'ai pleuré. Mais nous ne pouvons pas te défendre. Il y a tous les signifiés mais il y a encore trop de signifiants. Dommage. Hommage à vous. Le plus beau des romans, c'est ma vie. Le voici. C'est pour toi, Jean, si nous nous revoyons. Si nous apprenons à nous aimer, toi au piano, moi à la page. Le prisonnier de la montagne Pelée s'en sortira. La gueule du loup, c'est tout droit. Ces heures de ma vie, claires, je les veux d'origine, de juste mesure, et de plain-pied. Ce ne sont pas des redites, mais des battements de coeur.

Au courrier, ce soir, une lettre d'une lectrice du Temps voulu, envoyée à l'adresse de Pierre Forgue, l'adresse du roman. Sur l'enveloppe Yves Navarre, 113 rue Boursault 75017 Paris. Il n'y a pas de 113 rue Boursault. Tampon des P. et T. Adresse incomplète. Retour à l'envoyeur. La lectrice m'envoie le tout chez l'éditeur. Elle m'écrit «comment ai-je pu croire qu'il s'agissait de votre adresse... » Elle est professeur de français, comme Pierre Forgue, et me tient toujours pour professeur de français, à l'adresse enfin exacte. Alors? Alors: Biographie. Les annexes d'abord. Le ciel ensuite, qui se couvrira, années de jeunesse, du 24 septembre 1940 au 24 septembre 1980. Il fera beau de nouveau, ce jour-là, dans ma tête. J'aurai terminé. Le coureur de fond mesure sa course, avant sa course, pourquoi pas moi? Et puis, j'ai un piano à la place du coeur.

Huit heures du soir. Jean m'a rendu visite avant de partir. Je lui ai lu ces dernières pages. Il ne part plus. Il passera la nuit, ici, et travaillera, chez lui, demain. On sort de la gueule du loup par la gorge du loup, au risque de.la rencontre.

L'événement, désormais, est assourdi par le commentaire. Le commentaire, c'est Paris, et ceux qui croient habiter cette ville. Le commentaire, c'est Paris, ici, dans ces lignes, qui traque et assourdit l'événement. J'ai une .émotion de départ: Biographie. La VOICI hors de sa gangue parisienne. Les annexes, puis ce sera l'envol. Non, le vol. En planeur. Comme un oiseau.

20 mars 1980. Un jeudi. Jour du printemps. Il neige. J'ai appelé Xavier, mon cousin de Périgueux, pour lui annoncer la nouvelle. Silence au bout du fil. Puis il me pose des questions. Je réponds à chaque fois par la lecture de passages de ce chapitre. Il me dit« ce sera dur ». J'éclate de rire. Je pense que le plus dur est fait, premiers pas, passer au-delà du commentaire, par le constat du commentaire, son afflux et ses bribes. Xavier me dit aussi « c'est sanglant ». Je lui réponds que s'il entend sanglant au sens de la flaque, il se trompe; mais sanglant au sens du sang qui circule et s'oxygène de nouveau, il a raison. La raison du souhait et de l'émotion de départ. Le Jardin d'acclimatation est le camp de concentration, ou le goulag, mot mode, dans lequel j'ai grandi, dans lequel je me tiens, on me tient, et d'où je veux m'échapper pour brasser ailleurs en disant une fois pour toutes mon affection portée, et l'ombre portée du solitaire qui est né quand je suis né et dont j'occupe l'esprit et le corps. A Jean-Louis, que je ne connaissais pas alors, et qui a écrit le lendemain de la publication de Lady Black une critique qui se terminait ainsi, attention: triple rectangle blanc. Je ne sais pas si le narrateur a trouvé dans l'écriture de ce roman le contrepoison à ses poisons - si Lady Black est morte. Mais ce que je sais, c'est que Yves Navarre existe, et bougrement. Jean-Louis Bory. A ceux qui, ce jour-là, se réclamant de je ne sais trop quel front homosexuel d'action révolutionnaire, firent une descente genre « gestapo », chez moi, pour tout mettre à sac parce que « mon livre était vendu 26 francs» et parce que « j'exploitais l'homosexualité de manière capitaliste ». J'aurais dû quitter.Paris ce jour-là. Trop tard. J'étais dans la gueule du loup. Mais j'avais enfin ma carte d'identité. Du triple rectangle blanc au simple triangle rose, Jean-Louis, et toi aussi, du coup! Une phrase de Montherlant, ce ganté dont je n'aime que les pensées, parfois, me vient à l'esprit, on se suicide par respect de la vie quand la vie a cessé d'être digne de vous. Autre suicidé. Il disait « on », lui aussi. Alors? A mon père qui quelques jours plus tard, sur le chemin d'Orly, en partance pour une mission officielle en Inde, s'arrêtait chez moi pour m'avouer, dans la cuisine, alors que je lui pressais nerveusement des oranges «... on me dit que tu nous égratignes, dans ce roman. Nous avons tout fait pour. On me dit aussi que tu existes, et que tu existes bougrement. L'important pour un être humain, c'est d'exister. Alors, tout à l'heure, dans l'avion, s'ils me demandent ce que je pense de toi, je leur dirai que je suis fier de toi ». Mon père venait de dire «on », aussi. Nous sommes tous de même nature. La nature humaine. Le commentaire crée le ghetto. A ceux qui me reprochent encore d'avoir posé nu dans un magazine. Mais tous les artistes posent nus. S'ils se couvrent, ils mentent. Ce n'était là, peut-être, que l'enveloppe de Biographie. Roman. Yves Navarre. A tons ceux que j'ai nommés ici, Charles-Henri et Marie-Françoise, Eric, Christophe, Xavier, Robert, René, Jean-Jacques et Marie-Claude, Georges et Christiane, Emanuel, Jean, Jean-Louis, Marcel, Tiffauges, Tiffany, Tityre : la solitude est nombreuse. Je les remercie. Je les nomme. Je suis heureux: je vais retrouver les jours heureux, leur ciel, guetter les nuages qui sont venus et souffler dessus.

 

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