Les Fleurs de la mi-mai

Il s'agit de la 4e partie de Romans, un roman.

Après l'incident cérébral - hémorragie cérébrale - dont fut victime Yves Navarre le 11 novembre 1984, celui-ci s'est battu pour retrouver l'usage de son côté droit, gravement paralysé. Il le raconte ici, de manière bouleversante. Mais le roman autobiographique mêle au récit de la renaissance des extraits de romans à paraître, une critique musicale et des clés de lecture d'autres romans. Il peut également être lu comme un témoignage de la suspicion générale dans laquelle ont vécu les patients au début de l'épidémie du SIDA.

Les Fleurs de la mi-mai en version pdf texte

Extraits

Première partie. Rive d'ombres. Du 11 février au 11 mars. Ce soir-là, un lundi 11 février, trois mois jour pour jour après son accident, il comprit qu'il ne pouvait plus compter sur la compassion de celles et ceux, proches, qu'il avait aimés ou admirés, alors il reprit espoir. Avec un doigt de la main droite, puisqu'il avait perdu l'usage de la main gauche et qu'il avait toujours tapé avec l'index de chaque main quand il n'écrivait pas au stylo de la main droite, gaucher contrarié qu'il avait été sans le savoir, il entreprit d'écrire en direct du malheur, contre tout orgueil et toute conviction, pour se tenir en vie, le roman du possible retour, envers et contre tout ou presque, envers et contre presque toutes et tous. Le projet, c'était la mi-mai. Ainsi, une fois de plus, il écrirait pour reculer la date de sa mort. Tout irait mieux le lendemain, au jour levé. Il avait chassé ceux qui venaient et attendu ceux qui ne venaient pas. Il avait été amoureux, incertain, douteux. Il doutait encore. Il venait de passer plusieurs semaines à La Résidence, le plus moderne centre de rééducation fonctionnelle. Là, il avait réappris à marcher sans trop tituber, seul, les mains dans les poches, et à gravir les marches des escaliers sans tenir la rampe. Là aussi, parce que Anne lui avait fait confiance, il avait appris à taper d'un seul doigt, tenant sa main gauche calmement à plat sur le bureau, à côté de la machine à écrire. Là enfin, il avait côtoyé les brisés, les brûlés, les gueules cassées, les cloués au fauteuil à roulettes. Il avait servi de brancardier pour l'une, de brancardier pour l'autre quand il y avait trop de monde dans l'ascenseur et qu'il fallait se rendre vite au réfectoire, il avait écouté chacun raconter son accident ou cacher au voisin une mort inévitable connue de tous et du voisin également, ce qui lui avait donné un calme, une sérénité du regard qui faisait baisser les yeux aux autres. Il s'en sortirait, lui. Il rentrerait chez lui et, par colère, il en ferait le texte qui lui permettrait peut-être de voir les fleurs de la mi-mai.

12 février, rendre l'ombre à la lumière, livrer le clair au clair et l'obscur à l'obscur, et, sans accuser le trait, livrer la vérité à une épure, une vérité, rien qu'une vérité. En faire un livre, en vivre, en revivre qui sait, main gauche à plat sur le bureau. Il y avait une grande pancarte dans l'entrée de l'établissement, La Résidence mérite votre respect. Il ne fallait pas dire les patients, ou les malades, mais les résidents. Le luxe du lieu cachait à grand-peine la misère et l'effroi, chacune, chacun, plus que jamais devait prendre son malheur en patience. La Résidence donnait bonne conscience, c'était luxueux, confortable, remboursé à 100 %.

(...)

Le 21 mars, jeudi, 23 heures, en fait, j'ai toujours blâmé l'inespéré et le magnifique, le remarquable m'a toujours paru suspect. Au début, le malade de la maladie, c'est une mondanité de plus, on va le voir, on l'a vu. « Oh, vous savez, il est malade. » Plane le doute chic du « il est perdu ». C'est clair, dans le regard de certaines et certains qui viennent, s'ils viennent. Qui reste sur le ring ? je n'ai pas assez dit la présence de Robert, chaque jour, à La Lionne, la famille de Marie, au grand complet, se relayait. J'ai voulu me rapprocher de mes proches, à Paris, quelle erreur, quelle frayeur pour eux, et qui m'a dit « surtout ne va pas dans un truc genre Fontainebleau, c'est plus facile pour moi de prendre l'avion pour le Delta que d'aller là-bas » ? Je n'ai pas assez dit la présence de Charli, la présence de Fanny, la présence de Fanny & Charli, en relais, chaque jour, au chevet. Je n'ai pas assez dit la présence de Barbara, Barbara von Berlin City, comme il m'arrive de l'appeler, lors du premier retour ici pour Noël et pour le jour de l’an, avant la vague de grand froid. Ces mots fragiles, pleureurs, pauvres saules, chaque mot a son point d'eau, ne peuvent avoir de valeur que si je meurs avant la fin? Les souffrances du monde, et les souffrances des autres, taire la famille et ses affaires, je n'ai pas parlé de Balle rouge et Balle bleue, Kiné 1 me fait faire de la gym, en pro, pressé, Kiné 2, une fois par semaine, me fait travailler la main gauche, et les équilibres, en pro, pressé, Kiné 3, une fois par semaine, prend le temps des mouvements, une heure, deux heures, il reste le temps qu'il faut, il vient de la rive vive.

 

autres notes et commentaires pêle-mêle du chat :

J'y ai rencontré la première apparition fugace de l’Hôtel Styx appelé ici Hôtel du Siècle. Il s'agit d'infinir.

Hôtel du Siècle, chambre 73, petit déjeuner non compris, 73 francs, on est sûr de ne pas s'y réveiller, et en douceur s'il vous plaît.

J'y ai aussi lu des extraits de Louise et ai découvert une nouvelle: Billy B., imbriqués dans le journal autobiographique. La Rue des Blancs-Manteaux se situe dans le 4e arrondissement. Perpendiculaire à celle-ci se trouve la rue Pecquay. Yves Navarre y a vécu au n° 1 jusqu’à son départ pour le Québec. Quelques animaux : les chats Tiffauges, Tityre, mais aussi le chien Pantalon du Jardin d’acclimatation, Quelques clés de lecture du Jardin. Le roman est également une source d'inspiration pour Une vie de chat et peut-être aussi pour Ce sont amis que vent emporte, mais dont le véritable contenu et le titre, soufflé par un ami, ne surgiront que beaucoup plus tard. On côtoie quelques personnages du milieu littéraire français et on découvre le nombre incroyable de personnes que connaissait Yves : Marguerite Duras par exemple mais aussi des amis plus inconnus, mais plus que fidèles, comme Fanny & Charli qui tenaient alors un pressing dans le quartier du Marais. L’espérance de beaux voyages et Premières pages y sont cités approximativement. Evocation de Dante, Rimbaud, Albert Cohen, Prévert ; des compositeurs comme Gluck - Iphigénie en Tauride commenté de manière fort émouvante -, Mozart - Cosi fan tutte -, Alban Berg - Wozzeck qui donne d'ailleurs une clé pour le roman Kurwenal - et des peintres comme Andrea del Sarto ou Mantegna. Il y a, peut-être, une piste étonnante pour le biographe averti : la revue Arts de juin 1955 où Eric Keller, personnage de Billy B., aurait publié une de ses dissertations.

Pour revenir à l'introduction.